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.M4t
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CCI t, Google
HAURRAS — ï
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LES TROIS ASPECTS
DU PRÉSIDENT WILSON
ib, Google
OtlVRiGES DU MÊME AUTEUR
A LA HÉNE LlBRAïaiE
L'Action française et la religion utbolique,
L'Avenir de l'Intelligence, suivi de: AugutU Comte ; Le Roman-
titme féminin; Ma4emoi*eUe Mank, ou la Génératioa des
événement*.
Une Campagne rdtalibtb au Ficaro.
La DiLEHEB DE MiRC Sangnieb. Esiai tMT la démocratie religieuse.
Enquête aoR la Honarcbib (1900-1909).
KiEL ET Tanger. La République françaUe devant l'Europe.
La POLITIQDB RELIGIEUSE.
Qdand les Français ne s' aimaient pas. Chronique ifune reitais-
lance (1895-190S).
Si le cou» db force est possible [en coUaboralion avec H. Ddtrait-
AltTlCLSS DE Gl'EHRE :
La France se sauve elLe-hëhe. De Juillet à mi-Novemtre 1914.
Le Parlement se rédnit. De mi-Novemtre 191t i /tn Août 191S.
Ministère et PAaLBME^T. De Septembre à fin Décembre lOlB.
La Blessure ItTËHiEURB. De Janvier d fin Mai 1916,
Le Pipe, la gderhe et la faix.
La Part du Combattant.
Les Chefs socialistes pendant la guerre.
JtAK.IiOHÉAS. Elude lillérairc.
l'Idée de la DtcBHTRAUSAtioH. (Bnreaui de l'Atlio» frit«çaite.)
Trois idées pm-iTifln» :Ctaf«aiitri<inif, ISichilet, Saisle-Beupe. {Clunpien.)
ANTHiNiA. D'Athènei à ^Uireiu-e. Huuvelts édilion. {Ckampian.)
Les Amants de Vehise. Georçt Saad et Muttel, {E. it Boccari.]'
Un DÉRAT nodVEAC sur la RÏPDRIJQDE et la DÉCBNTRALlSATIOn, en
collstioration avec M. Psul-Bancour, Josepb BaioAcb, Clemencesu,
Xavier de Ricard, Varenno, CiimBRlel, etc. {SocUté protincnle H^tita.)
Libéralisme et Libertés. Démacrtiie el peuple. {Bareaux de tAclùn
fraHfaiie.)
Idées rotalistes. (Bureaoi de l'Action fruiraiie.)
L'ÉTANS DE Bebhk. (Cluimpien,)
AiBtNBa ANTrcoE. [E. de Boccard.)
giizcdiv, Google
CHARLES. MAURRAS ,
LES
TROIS ASPECTS
DU PRÉSIDENT WILSON
LA NEUTRALITÉ
L'INTERVENTION — L'ARMISTICE
PARIS
NOUVELLE LIBRitlHIÉ NATIONALE
3, PLACE DU PANTHÉON, 3
jb^ Google
JUSTIFICATION
DES ÉDITIONS^ET TIRAGES.
La pRBUiËRB ÉDITION ds cst ouvrBgs S été faite, en décembre 1919,
i SOO exemplaires sur Vergé teinté pur fil des Papeteries LaCuma,
ponant en filigrane le chliTre do la Nouielle librairie Hatloagle.
Copyright 199),. Ly Société française d'Édition et de Libi
proprielor of Nouvelle Librairie Nationale.
t,C.OOg|i:'
PROLOGUE
AUX AMÉmCAINS^DE PARIS
Le bon chasseur qui tire au vol nra de la mé^oàe
approximative etlènle employée dans ces notes prisgs
au jour le jour : on y voit le tireur, le doigt sur la
gâchette, attendre et tarder d'aboutir.- C'est qu'il ne
cesse de se sentir partagé entre deux sentiments assez
opposés : la ferme volonté de voir clair, de faire voir
clair sur le persoiijiage extraordinaire jeté tout au
travers des choses d'Europe, et la volonté non moins
ferme de ne pas réduire les biens, de Yie pas accroître
les maux qu'il était 'au pouvoir du nouveau venu de
dispenser à la patrie et à l'univers. Tout dépendit de
lui. La neutralité et l'intervention, l'armistice et la
paix vivaient, non sans tapage, dans les sobres plis
de son vêtement ajusté.
Jusqu'à ces derniers temps, un (rpwième sentiment
mesurait aussi nos paroles ; nous' devions nous
appliquera ne jamais atteindre nos grands alliés à
travers leur prenyier magistrat. Depuis, le peuple
d'A7nérique semple s'être chargé de reprendre à son
compte cette distinction.
377485
D.,-:..Jt,C.OOglc
vui PROLOGUE
De toute évidence, les bonnes relaHoru franco-amé-
ricaines gont dans la nature des choses ; elles sont
surtout duns l'esprit des deux peuples. En ce qui nous
concerne, f-en appelle aux Parisiens de 1918: ils n'ou-
blieront jamais la fête inouïe donnée cette année-là le
Jour de l'Indépendance de l'Amérique. Pour l'enthou-
siasme populaire et jailli de l'âme, ce 4 Juillet marqua
une heure unique. Nous avions eu de beatLx défilés et
d'émouvants cortèges. De nombreux Français, étran-
gers les uns aux autres, s'étaient vus, s'étaient
reconnus et rejoints cœur à cœur. Ils avaient acclamé'
beaucoup d'Alliés et d'omis, les uns puissants, les
autres vaincus et spoliés. Jamais Paris ne s'était levé
de la sorte, entier, comme un sévi être, aveo ce clair
visage de confiance, de remercieTneni et d'espoir.
A quelle minute tragique! La pointe de la belle
offensive qui devait se déclencher onze jours plus
tard n'avait pas encore brillé. Bien peu se rendaient
compte de l'effet décisif des mowuemenfe du général
Mangin le 11 juin. On espérait dans un grave silence.
Sur la molle déclivité de celte avenue du Président-
H^iison que nous appelions autrefois l'avenue du
Trocadéro, je vois encore Poincaré et Clemenceau,
assis dans la même voiture, muets, inclinés i'un vers
l'aitfre, et qui Jie s£ regardaient pas. autour d'eux
éclatait en musique vibrante l'harmonie des nations
alliées, envahies, menacées, non désespérées. Par
l'attitude des deux chefs, par celle de Paris entier,
jamais ne s'était marquée avec cette force l'indomp-
table foi du pays.
Jamais, non plus, les armées alliées n'awoien( été
regardées auec de tels yeux. Certes, l'Angleterre /îgu-
jbvC.oogk"'
PROLOGUE IX
rera étemeUemeni la grande amitié de cet épisode de
la vie nationale. Cela date du turlendemain des pre-
mières hostilités : du jour où recommença dans les
Flandres la lutte six fois séculaire, la lutte nécessaire
de nos voisins. Leur amitié représente un soupir de
satisfaction tardive, mais définitive. Ën/ïn, nous nous
trouvions mis du même côté par la bienveillance des
choses! Enfin,, l'estime obscure et latente pouvait
éclater! Enfin, les àe\ix rameaux de cette race cette
qui fait une moitié de la Grande-Bretagne comme une
moitié de la Gaule pouvaient se joindre et s'identifier
pareils au glaive symbolique dont Lamartine a parlé
magnifiqitement .■
Frère, se disaient-ils, reeonnais-tu la lame?
Est-ce bien là Céelair, et la trempe et le fil?
El l'acier qu'a Jondu le même jet de flamme,
Fibre à fibre se rejoint-il ?
Et nous, nous vous disons: — OJlls des mêmesplages.
Nous sommes un tronçon de ce glaive vainqueur !
Regardei-nout aux yeux, aux cheveux, aux visages ;
Nous reconnaisset-vous à la trempe du cœur f
Lorsque, à cette cérémonie. M, Lloyd George,
reconnu, fut prié de venir prendre sa place dans te
' grand murmure de l'ovation aux eûtes des chefs' de
VEt'it français, tout le monde sentit un violent mou-
vement d'allégresse physique monter du fond des
cœurs comme un soupir de nos antiquités retrouvées /
congénères de Galgacua et de Celtill, pelils-flls des
fidèles du duc Guillaume et des héritiers de Rollon !
Qu'est-ce qui divita ? L'appréciation de lointains
CCI t, Google
X PROLOGUE
intérêta complexes. Avec l'évidence éclatante de com-
tmmauté d'intérêts simple*, profonds, prochains,
môme immédiats, rien ne s'opposait plus aux sympa-
thies qui naissent de ( la trempe des cœurs i. Ils se
donnaient ainsi carrière depuis quatre an».
Rien de plus naturel, rien qui fût m,ieux dans
l'ordre.
Mais auec l'Amérique, nous entrions dans ce fée-
rique et ce merveilleux qui était plus sensible encore
au peuple de Paris.
Réfugiés entre un parh' de musiciens gui jouaient
sur un terre-plein et ce peloton d'officiers, blessés,
entre lesquels une main amie fendue à propos nous
gara, nous pouvions suivre, sur un ^rand nombre de
specfateurs, les états de cette vibration populaire cùnti-
nuéc tant que dura le défilé. Xe passage de» combat-
tants américains, d'une expression et d'une structure
physique si variée, tous si robustes, exprimant la
même volonté de retourner combattre et d'aller
« gagner -la guerre > là-bas, imposait au passage des
frémissements d'admiration et de certitude qui tour-
naient à des explosions de reconnaissance enivrée. La
nah'on éprouvée voyait passer et sentait vivre devant
elle l'énergie, la puissance, le bienfait de l'ami sau-
venr : transports de cordialité généreuse, exaltés au'
delà de tout ce que peignent les mots.
Mais soudainement à la vue d'une nouveauté sai-
sissante, cet accenf changeait : en tête de la troupe
amie, quelque chose de plus ami encore arrivait, le
témoignage matériel et physiqve de l'intime union
de la France et de l'Amérique; un, deuas, trois officiers
>:,n:cjL,C00J^|i:
PROLOGUE XI
revêtu» de notre uniforme, commandant aux recrues
de là-bas, témoins de l'instruction demandée et
donnée, signes animés el vifs monuments de l'ardente
collaboralion poursuivie. Il y nvail des Français et
des Françaises que cette vue avait surpris et contractés
aux profondes fibres de l'âme. On se reconnaissait,^
on s'honorait et l'on s'aimaitmieux de se sentir ainsi
capable de. donner quelque chose, et de donner même
beaucoup, lorsqu'on recevait tant et tant! Ces hommee
de l'autre rivage sous le commandement des chefs de
notre langue élevaient au sublime l'immense frisson
du public. .
On peut-dépouiller nos annales de Varrière pendant
cet quatre rudes années : nul instant n'est à comparer
à celui-là, et si l'afflux américain ouvrait une nouvelle
zone de la bataille, ce retxouvellement- de l'espoir^
national ouui-ai( aussi une ère dans la conscience de
la naiion. Les paroles officielles de la grave Journée
avaient été brillamment colorées et comme diaprées
du feu de cette double aurore. Vn discours de
M^ le ' haut-commissaire- Tardieu/ récapitulant les
improvisations américaines nous avait paru beau
comme ijn conte de fée. Après lui avaient flambé
comme un bot de punch les Américains de la Chambré
(Je commerce de Paris : M. traiter Berry, leur pré-
sident, lançait l'étonnante et splendide profusion de
hautes promesses ^u'on salua gaiement comme la
corne 'd'abondance belle et large d'où s'épandraienl,
en pluie féconde, dollars, navires, usines, hauts
fourneaux, produits bruts et produits fabriqués, ioules
les réparations, toutes les restitutions que le monde el
spécialement l'^mérigue, disait M..J^aIter Berry,
jb, Google
XII PROLOGUE
doivent verser et par conséquent verseront au génie
sauveur de la France.
Esprit ingénieux et cœur magnifique, cet admi-
rable Américain nous déclarait en propres termes :
Mes amis de France, avant notre entrée dans la
guerre — et nous y entrons à peine aujourd'hui — les
Etats-Unis vous ont consenti des ajianees financières.
Aujourd'hui, nous nous rendons compte pleinenie_ni
que, pendant quatre ans, c'est POUR NOUS que voua
BOUS batiiet- Alors, ces avances, jusqu'au dernier dollar,
doivent être annulées. Pendant que cotre murcioant
tenait ces hordes enivrées de domination universelle
— les tenait pour nous — vos chantiers navale
étaient .déserts, votre Jlotte marchande iombait en
ruine. Donc, après la guerre, nous serons prêts à
vous donner les navires nécessaires et Jous les moyens
de reprendre pleinement votre commerce maritime.
Puisque c'est POUR NOUS que VOS villes ont été mises
à sac, vos arsenaux incendiés, vos usines démantelées,
c'est à nous de vous les reconstruire. Et nous le ferons.
Et quand nous aurons fait tout cela, nous rentrerons
chet nous, en remerciant encore, la France d'avoir
sauvé le monde du pangermanisme.
Ces généreuses volontés ' étaient déjà connues de
nous au 4 juillet 19iS, mais écrivions nous au lende-
main de leur publication*, c'est la première.^ fois,
semble-^l, qu'elles g'eaîpnment avec clarté et ampleur.
l.~D&ns la même pensée, Jl faut citer Js campagne du diplo-
mate qui signe Vigiî à VAclion française, campagne malhea-
reiiacment unique dans notre presse, et faite en vue d'insister
sur celle évidence que nos alliés et associés ont fait * leur
propre guerre • sur < notre champ de balaille ». Vigîl en
concluait dès lors sans réplique possible, que la France
possédait d'importanlesf créances reconventionnelles» sur eux
Z. Action francise du 5 juillet.
ib, Google
PROLOGUE xui
« La réponse de noire cceur, » poursuivions nous,
r doit êlre une fois déplus rexprestion d'un remer-
ciement sans mesure. Mais cette gratitude infinie ne
doit pas nous dispenser de penser, c'est-à-dire de
■ juger et de mesurer...
« Les Américains nous estimeront et nous aimeront
mietia: de (oui Ce que notre activité personnelle, éco-
nomique ou politique ou militaire, saura ajouter à la
leur. Ils seront heureux de nous aider. Ils seront fiers
de voir que nous sauong nous aider ausst. /( ne sera
pas pour leur déplaire, j'en suis sûr, de voir ici for-
muler noi réserves contre un esprit de quiétisme et de
rémission qui tendrait à nous amollir. »
Dans ces lignes, nous avions surtout en vue un
esprit de rémission et d'abandon à la belle pensée et
aux bonnes volontés personnelles de M. le- Prési-
dent Wtison. Car, celui-id passait alors pour devoir
être notre seule providence. Il était fort loin d'y songer.
Nous favone indi-ju^ plusieurs fois, 1res discrètement.
Est-ce pour cela qu'un journal américain alors ami
de M. Wilson, le New Republic, a gémi cPavoir trouvé ■
chez nous de l'égoisme, puis un calme cynisme, puis
des propositions barbares, an ti -sociales, inhumaines,
et nous ne savons combien d'autres diableries? Ces
amis de M. IVilson avaient bien tort d'écrire de tels
mots ;. les seules barbaries, elles venaient de leur grand
homme. Néanmoins, il est vrai que nos petites touches
quotidiennes oboutissaient à un portrait, flatté sans
doute mais inquiétant déjà. Bien avant son fâcheux
point d'arrivée, il était difficile de bannir de notre
mémoire l'impression d'un point de départ qui nous.
u, .Mi.Cooj^lc
XI»' PROLOGUE ■ '.
défendait la confiance proprement dite: tes démarches
de M. Wiison au commencement de la guerre révé-
laient, trahissaient peut-être det tendances profondes
à peu prés inexorables à l'égard des Françaiar
«" Nous devons, avait-il écrit à cette date ', être
€ impartiaux en pensées aussi bien qu'^n action,
«'nous deuoiis mettre un (rein à nos tentiments qui
« poierraienl nous ranger d'un côté ou de l'autre. »
Les cœurs américains volaient d'eux-mêmes à la
France devant l'évidence de l'agression et de l'inva-
sion; leur Tnouuemcnl fut arrêté, glacé par les paroles
de M. Wiison, et cette uiolence pubiiijue faite ou sens
spirituel par un magistrat d'ordre temporel, lui-même
ciéatiire d'un gouvernement d'opinion, éueiiia don»
temonde entier ce (rouble uapue que les peuples ressen-
tent à l'aube d'une tijrannie. Nous tâchions, il est
vrai, dç dissiper ce trouble par la juste attention
donnée d (a souplesse d'un esprit potitigile soucieuo;
des réalités. Uéloge forcené de son i idéalisme » dans
- les miliewœ les plus suspects entretenait les inquié-
tudes.
L'équivoque étàit^eiie dissipée par l'énorme impor-
tance accordée par M. H^ilson aux idées jurîdiqvis ?
t L'homme de la Bible et du. Codé « laissait trar\spa-
raitre les arrière-penséi^s d'une médiation qui, en p,n
de compte, a placé l'assaillant au m,éme niiteau que
Vassailli, a égalé nos envahisseurs et nos envahis, et,
somme toute, n'a classé les belligérants que suivant
leur plus ou Tnoins d'empressement à venir se ranger
au pied d'un certain tribunal.
1. Le IS.aoùt 19U.
giizcdiv, Google
PROLOGUE , .\v ■
Depuis, comme un feu qui confond les traits naturel»
des choses et des gens, mais laisse un rendu de matières
irréductibles, l'état d'esprit métaphysique manifesté
par M. le Président WiUon a détruit des valeurs de
grand prix (comme la vieille' Autriche) et respecté^
. plus d'une nuisible vanité (comme la jeune Alle-
magne}. Cela au gré du bon plaisir.' Du moment qu'il
pouvait décréter : ceci est sacré, et impossible d'y
toucher, à propos des idées (es plus contradictoires,
M. W ilson pouvait se permettre absolument tout. Les
décisions de ce Sinai wilsonien étant communiquées
au monde comme autant de lois surhumaines que rien
ne fléchirait, il est de fait qu'elles ne fléchirent jamais
que dans ts sens qui favorisa, les intérêts d'une vaste
ambition secrète et les puissances qui en étaient la
condition. Puissances ethniques et autre* : coalitions
de race, consortiums d'argent.
Le lendemain de sa première élection de 1913,
M. Wilson s'était présenté comme un autocrate en
herbe à l'assemblée de- ses compatriotes. Son affir-
mation de pouvoir personnel enueloppaiï-elle déjà
quelque prétention à Vempire du monde ? Il est pro-
bable que' l'occasion a faitle larron. Mais tels journaux
et telles revues de son pays ' en arrivent à l'accusçr
de vouiotV renverser 'à son profit leur République. Le
certain est qu'il a sacrifié aux intérêts de son prestige
les plus beaux fruits de notre commune victoire. Il fut-
un César m.ûgnifîque à nos dépens. Nous en avions
été amplement prévenus par les concifoyens de
A(. Wiûon. /(s se rappelleront sans doute que nous
I. En particulier le Harvey'i Magazine.
CCI t, Google
xvi . PROLOGUE
amons, matgré nous e( contre eux, espéré. Ainsi, peu
contants, nous faisions confiance. Nou» réagissions
même, avec Bainville, avec Grosclaude, auec Daniel
Halèvy, avec Emile Buré, contre ces pronostics trop
Justes que noua voulions appeler des erreurs et qui
. noua semblaient comporter une part d'outrance. iVous
ne le regretterons pas. De toutes façons CAmérique
ne décevra personne si beaucoup oni été déçus par
le pieux Améi^ain à qui les grandeurs on( tour-
né la tête.
C'e«£ dans ce sentiment qu'il faut lire cette analyse
au jour le jour: elle forme à la lettre un journal
des t Aspects» de l'action u;tJsonienne et surtout des
idées qui la. déterminèrent. Cette actiori fut diséincte
de celle du peuple américain, bien ipxe tirant de lui
toute sa voleur politique.
giizcdiv, Google
LA NEUTRALITÉ
jb, Google
1b, Google
LE SPECTATEUR IMPARTIAL
18 an-il 1916.
L'Amérique est un pays neuf où la distinction des
Églises et de l'Ëtat s'ébauche à peine. Personne ne
se prive d'y comftiânter en publie les livres sacrés,
le président Woodrow Wil8on,y monte en chaire
et l'onction ne manque pas à ses prônes. Celui que
transmet le correspondant new-yorkais du Daily
Telegraph fera, je crois, le tour du monde, car,
malgré le caractère privé de ces pieuses manifesta-
tions de haute conscience individuelle, il est bien
difficile de négliger absolument le sens politique de
la morale enseignée & l'église méthodiste de Mary-
laod par le premier magistrat de l'Union.
Ce sont des jours de grande perplexité, a dit le prési-
dent Wilson dans un langage qui le peint Inî-mème
mieux encore que nos sombres jours. Un grand nuage,
a-t-il ajouté, assombrit la plus grande partie de l'ho-
II semble que de grandes forces matérielles et
aveugles, contenues depuis longtemps, aient été déohai-
nées et que, cependant, on puisse distinguer au-des-
sous d'elles la forte impulsion d'idéals élevés.
Il serait impossible k des hommes d'endurer ce qu'ils
souffrent sur les champs de bataille d'Europe, d'affronter
les ténèbres où se livre la terrible lutte, s'ils ne voyaient
pas ou ne croyaient pas voir grandir la lueur aurorale
d'où va s'élancer le solei!
Les neutres étaient incertains de leur devoir ■- ils
vont commencer & le déoouTPir, dono à l'accomplir.
jb, Google
* LE PRÉSIDENT WILSON
M. Wilson n'en voit que l'aube. Patience, lui aussi,
saura saluer son soleil.
Il le salue, et doublement dans ces termes curieu-
sement impartiaux auxquels aboutit, non sans sur~
prise, le mouvement de la phrase et de la pensée
interrompues. Les peuples ne se battraient pas...
... s'ils ne croyaient pas, chacun dk leur cotA, sou-
tenir QUELQUE PRINCIPE ÈTBHNBL de droit.
LES IDÉALS
( Chacun de leur cdté > ou, dans une meilleure
traduction, c de son côté », cela veut dire que les
compliments de M. Wilson n'étaient pas unilatéraux.
Ils s'adressaient & tout le monde': aux alliés, sans
doute, mais aussi A leurs ennemis. Allemands, Bul-
gares, Hongrois, Turcs. Car tous, suppose-t-il,
croient soutenir quelque principe de droit. Tous as-
pirent à quelque soleil de justice et, même sous les
bombes qui détruisent Reims et Senlis, Soissons et
Louvain, sous l'éclair des baïonnettes et des sabres
qui tranchent le poing aux enfants, éventrent les
femmes enceintes ou font subir de honteuses cruautés
A de vieux hommes désarmés, nos pauvres prêtres,
le président Wilson voit limpidement rayonner des
idéale dignes de respect et d'honneur.
Il a de bons yeux, mais surtout une bonne langue.
AU QRANO TRIBUNAL DE L'OPINION DU MONDE
Nous l'avons déjà dit à M. Bergson, qui ne voulait
permettre aux Boches que le matérialisme'. Il y
1. Voir noire livre Le Parlement te réunit, p. 43.
DigniMt, Google
LE SPECTATEUR IMPARTIAL 5
a un idéal boche, et c'est mfiine par la couleur de
Boa < idéal ■ que le Boche s'est distingué en tout
temps du reste du monde. M. 1« président WilsoD
read justice à oette vérité historique. Et les c idéals *
étant égaux entre eux, exactement comme les
hommes, -jusqu'au moment oii ta survivance du pins
fort fera ressortir quel est le meilleur, ce haut magis-
trat installé dans la ohaire ecclésiastique a sîgniSé
en langage d'a^tonado, son verdict aux gladia-
teurs :
Donc, tout autour d'eux, tout autour de nous, siège
dans l'attente le tribunal silencieux qui doit prononcer
le jugement définitif sur cette lutte, le grand tribunal
de l'opinion du monde, et je m'imagine que je vois —
je crois voir et je prie Dieu qu'il me fasse voir vraiment
— da grandes forces spirituelles qui demeurent dans
l'attente de l'issue de cette guerre pour s'af&rmer, qui
commencent môme à s'affirmer déjà, pour éclairer
notre jugement et raffermir nos esprits.
Aucun homme n'est assez sage pour pouvoir pro-
noncer un jugement ; mais nous devons tenir nos esprits
prêts à accepter la oérité quand elle surgira devant
nous, quand elle nous sera révélée à l'issue de cette
lutte titanique.
• La vérité », disait le grand pacifiste de 1840 dans
le plus généreux, le plus bruyant et le plus -vide des
hymnes de paix, < la vérité c'est mon pays *. Il enten-
dait qu'il n'avait d'autre patrie que le vrai. Le fait
national était ainsi subordonné & l'idée. M. Woodrow
Wilâon parait intervertir tes termes de la pensée de
Lamartine et, pour définir la vérité idéale, il attend,
il adjure d'attendre la décision des faits. Ce que nos
pères batailleurs appelaient, en l'appréciant certes,
.Cooj^lc
e LE PRÉSIDENT WILSON
mais sana l'adorer, le hasard des combats, la fortune
des armes est ici convié à dire le droit et le vrai.
Dans les siècles barbares, le plus fort avait les dé-
pouilles. Od lui fait entrevoir pour cette fois qu'on
lui fera honneur, par-dessus le marohè, de la vérité
et du droit.
jb, Google
NI VAINQUEURS NI VAINCUS
S* jftnTier 1917,
On a bu hier soir, dans le banqaet Prance-Am*-
rique, en l'honneur de M. le président de la Répu-
blique des États-Unis. Levons cordialement notre
verre à la santé du plus haut magistrat d'un peuple
ami et généreux auquel noua devons tant et que
nous voudrions remercier de toute manière! Cela
fait, ne nous gônons pas pOur examiner et critiquer,
non moins cordialement, la morale de M . Woodrow
Wilson. Ses compatriotes nous en donnent l'exemple :
dans un beau petit livre d'une remarquable Apreté,
Hésitations, dont l'auteur, M. W. Morton Futlerton,
est un Américain éminent, M. Wilson n'est pas
J'avoue d'ailleurs que je n'aurais pas eu l'idée
d'ajouter un mot si ce pauvre Hervé (toujours là!)
n'avait pris soin de reconnaître ses idées dans ce
message au Sénat américain : i Tous les républi-
cains français pourront y saluer au passage des
idées et des principes qui leur sont chers depuis
1789 1, et surtout si, brochant sur notre Hervé,
un rédacteur de l'Humanité n'avait imaginé de célé-
brer à ce propos * la haute conscience ■ de M. le
président Wilson.
On est profondément persuadé de la droiture, de
la probité, de l'intégrité, de l'honneur et, en général,
de toutes les vertus qui décorent M. le président
Wilson. Mais je ne sais pourquoi cette façon de le
giizcdiv, Google
8 ' LB PRESIDENT WILSON
loaer éveille ma délUnce. Je ne sais pourquoi de
telles louauges ont toujours été l'occasion d'un mau-
vais coup porté tantflt par le célébré et tantât par
les célébrants.
Les ennemis intérieurs de mon pays enguirlandent
M. WilsoD. Ce n'est pas naturel.
.SOUVENIR SINGULIER
Il convient de lire de près, de relire, en interro-
geant les écbos indistincts et puis les échos très
neta qui bourdonnent dans la mémoire. Quelques
mots du Message me reviennent avec une ÎDsiatonce
inouïe. Souvenir, souvenir, gue me vçux-fu?.. chante
Verlaine. M. Woodrow Wilson chante aussi :
Il m'a semblé nécessaire, s'il existe réellement
quelque part'an désir sincère de paix, de parler un
langage franc. Je suis la seule /personne jouissant d'une
autorité parmi tous les peuples du monde qui ait le
droit de parler et de ne rien cacher.
Je parle coiûme simple individualité, mais je parle
cependant- aussi comme le chef responsable d'un grand
Gouvernement...
Cela ne vous rappelle rien ? « Souvenir, souve-
nir... 1 Ehl si faiti la lettre de Guillaume À son pen-
dard de Bethmann, fausse comme sa date, que tout
le monde a suspectée, fausse comme aa voix, comme
tout ce qu'elle porte et contient. On y a lu presque
en mêmes termes :
11 est évident que les populations des pa^s ennemis
qu'on oblige à continuer cette dure guerre & l'aide de
mensonges et de tromperies et qui sont égarés par les
combaU et par la haine, ne possède» t aucun homme
jb, Google
NI VAINQUEURS NI VAINCUS . 9
eapcAU ou ayant le courage moral de prononcer le
mot qui leur apportera le soulagement de proposer U
paiï. Ce qu'on désire, c'est un acte moral qui libère le
monde.
Il est encore question de libérer le monde au sui-
vant paragraphe du poulet impérial.
En voulez-vous des principes de 1789, 'de l'huma-
nitairerie? Et de la haute' conscience? A rendre baba
toute la rédaction de tHumanilé de Snell en Bracke
et de Renaudel en Veillard ? Malgré l'océan qui
sépare les deux hautes consciences de < chef »,
WiXhelm rex a-t-il perçu l'écho qui lui est &it, la
rime qui lui est envoyée par M. Wilson? J'en atteste
la suitç de la lettre à Bethmann :
Il est nécessaire pour cela do trouver un chef d'État
qui ait une conscience... 'qui possède la volonté de
libérer lejoionde de ses souffrances.
Ceux qui ont su lire le message de M. Wilaon ont
observé qu'il demandait une « révolution morale ».
C'est aussi nn c acte moral » que se propose d'opérer
le roi boche. Tout cela vous dégage un petit fumet
kantiste et roussien dont on conçoit que les cons-
ciences démocratiques soient régalées. On me per-
mettra de témoigner une horreur ïervonte pour cette
cuisine. Droite et sincère chez M. Wibon, parfaite-
ment hypocrite chez Guillaume II, elle représente
au point de vue de l'histoire des idées et du langage
un état certain de décadence et de barbarie, celui
oft les genres se mêlent, quand pour parler peinture
on fait de la poésie et quand les idées au Heu d'être
apportées directement par leurs signes abstraits
t, Google
10 LE PRÉSIDENT WILSON
usent de ces transpositionB de Bgure qui favorisent
tous les malentendus, toutes les équivoques, toutes
les erreurs, et par conséquent tous les crimes.
LA MORALE UTILISÉE
Avec les intentions très contraires qu'on leur
connaît, ces deux chefs d'État commettent le même
abus des formules morales ht religieuses en un sujet
dont l'essence commune est politique.
Prenons un exemple. Une société financière est,
aussi bien qu'une nation, tenue de respecter le droit,
de faire son devoir, de se montrer secourable et
pitoyable, d'allier au sentiment de ses intérêts le
respect des intérêts d'autrui ; cependant oe n'est pas
pour cela qu'elle est fondée : que penserait-on d'un
administrateur délégué qui remplacerait le compte
rendu de sa gestion annuelle ou l'exposé de ses vues
sur l'avenir matériel de la situation par une homélie
ne tendant qu'à manifester la pureté de ses inten-
tions 7
On penserait : ou que le personnage incline à uu
doux gâtisme ou que le formulaire ethico-théologique
est destiné à cacher son jeu et à jeter de la poudre
aux yeux du pieux auditoire.
Remarquons en passant que l'usage intéressé de
cette poudre en Allemagne et en Amérique vérifie
l'observation que faisait l'autre jour, à l'Echo de
Paris, Louis Bertrand : les peuples sont beaucoup
plus religieux qu'on ne le croit en France. Nous
tournons le dos k l'évidence des réalités ou nous
nous- abusons grossièrement sur la nature du sens
religieux quand nous prétendons retrancher tout
giizcdiv, Google
NI VAINQUEimS NI VAINCUS 11
avenir à œ qui ^n'eat pas sœpticiame oa agnoati-
oieme. Le menteur Guillaume II s'adresse à une
Europe embéguinée. Le Bincère Wilaon parle à une
Amérique idéaliste et dévote. C'est comme ça. Je n'y
puis rien. Ce que je peux, c'est d'obtenir de mes
yeux et de mon esprit qu'ils voient ce qui est, au lieu
de transformer leurs visions d'après les partis pris
de mou cerveau.
LES INTÉRÊTS ET LES PRINCIPES
Ce qui est, ea même temps, c'est que. l'idéalisme
et la dévotion n'empêchent pas les affaires. 11 n'est
pas impossible que M. Wilson s'abandonne sans
aucune arrière-pensée au cours de ses utopies juri-
diques : par devoir d'Ëtat il y mettrait certainement
un frein si elles gâoaient les intérêts vitaux de son
pays. De toute vraisemblance, si ces intérêts par-
laient avec décision leur impérieux langage, il se rési-
gnerait à. fermer les yeux sur la violation des
sacrés principes*. Dès les premières rumeurs du mes-
sage NI VAINQUEURS NI VAINCUS, Pan'i-Midi a très per-
tinemment demandé avant-hier s'il n'y avait eu ni
vainqueurs ni vaincus dans la guerre de Cuba. Et le
passage de ce document mémorable ou il est dit :
Les garanties échangées ne doivent ni reconnaître
ni impliquer une différence entre les nationi grandes
ou petites, entre celles qui sont puissantes et celles
qui sont faibles,
« atlénuSitions apportées par M. Wil-
lea projets dès que l'opinion amérî-
.Yèe soit contre l'égalité de race, soit contre des
inJéflniea en Europe, aoil oont
des nations ooropâennes en Amérlqno (I9I9).
giizcdiv, Google
12 LE PRÉSIDENT WILSON
ce passage a irrésîstiblemeat évoqué dans mon sou-
venir le tapia vert du Traité de Paris, le dernier, je
orois, du xix* siècle, où les négociateurs américains
du seul fait qu'ils avaient prouvé leur qualité et leur
ascendant de vainqueurs, o'eat-à-dire de peupla
€ grand > et de nation < puissante », arrachèrent aux
Espagnols vaincus, presque autant de territoires,
d'iles, de villes et de ports qu'en avait conquis .le'
canon de l'amiral Dewey!
■ JE N'Ai PAS CONFIANCE»
Petit! petit! petitt C'est ainsi que le cuisinier
appelle l'oiseau dans la fable de La Fontaine, L'oi-
seau bien inspiré s'enfuit. A la place des petits
peuples, je n'écouterais pas sans un peu de sagesse
méfiante un appel cordial ainsi jeté au monde par le
chef tout-puissant d'une Confédération de quarante-
huit Stats riches, peuplés, vivaces. Le cuisinier,
pardon, le chef sait que sa conscience pure, comme
celle du philosophe de Kœnigaberg, reîléte le ciel
étoile ; mais les conséquences politiques dérivées de
son appel ne refléteront vraisemblablement que les
forces unies des étoiles inscrites sur le drapeau amé-
ricain : or, des conséquences de ce calibre et de ce
poids dépassent d'ordinaire la portée des intentions,
d'un homme mortel.
La philosophie juridique et humanitaire compose
dans la vie cruelle du monde une espèce de luxe qui,
en vertu do l'éternel priiis in'vere, passe forcément
après la satisfaction des besoins de la vie collective
des hommes. Il est toujours très dangereux de
prendre une nation pour une Académie. Comme une
ib,Googlc
NI VAINQUEURS NI VAINCUS 13
société financière est taxie pour gagner de l'argent,
uoe société nationale, c'est-d-dire où les hommes
naissent et meurent, est faite pour améliorer les
conditions de leur vie. La vraie justice, le véritable
droit, l'honnêteté vraiment consciente et lucide cou-
siaterait k commencer par exposer, clairement et
candidement, -les intérêts fondamentaux, les intérêts
sacrés qui correspondent à cette fonction des Etats.
Qu'on les subordonne aux règles supérieures de
toute vie, rien de mieux. Mais qu'on se serre de ces
règles pour costumer, masquer, maquiller ces inté-
Tèts, le carnaval, voulu ou non, et qu'il soit suggéré
par basse ruse comme c'est le cas de Guillaume, ou
par habitudes professionnelles, comme c'est le cas
de M. WilsoQ, ce carnaval d'idées précipite A des
maux artificiels supérieur encore à, tous ceux
qu'inflige la nature.
DE LE CHAPELIER EN WILSON
On pourra s'en faire une idée approximative, mais
que je crois juste si l'on se donne la peine de réflé-
chir aux analogies éveillées par l'endroit du message
où M. Wilson repousse de l'humanité future tout
système d'alliances, chacun j devant être protégé
par tous :
...qu'aucune nation ne chercha à imposer sa politique
à aucun autre pays, mais que chaque peuple soit laÎBsè
libre de fixer lui-même, sa politique personnelle, de
choisir sa voie propre vers son développement, et cela,
sans qjie rien le gêne, le moleste ou l'effraie, et de
façon que l'on voie le petit marcher c&te à côte avec
le grand puissant.
giizcdiv, Google
14 LE PRÉSIDENT WILSON
Je propoae donc qae dorénavant toutes les nations
évitent les eompUealions d'allianeea qui pourraient les
enti-aSner A des rivalités de pouvoir, les envelopper
dans un filet d'ictrigues et de compdtitions égoïstes, et
par des influences venues de l'extérieur, les dôtoarner
de leurs propres affaires; il ne saura.it exister de com-
plications d'ailleurs dans un loyal accord de puissances ;
quand noua sommes tous unis pour agir dans le ménifl
sentiment et en vue du même but, nous agissons dans
riat6rét général et nous restons chacun libres de nos
propres actes sous la protection de tous.
< Souvenir, souvenir..'. » Qu'est-oe que noua rap-
pellent de nouveau, ou d'ancien, de telles paroles?
Vous y êtes : en plus vaste, appliqué è. l'Europe ou
aux deux continenta, c'est le système du conven-
tionné] Le Chapelier, c'est le fameux décret qui
interdisait aux ouvriers et aux patrons toute assooi»-
tion, entente et alliance sur ■ leurs prétendus inté-
rêts communs >. Un État central tout-puissant se
préparait à prendre en mains les intérêts de tous et
de les représenter souverainement. Quel gage de
paix sociale! disaient les rêveurs de l'époque. Quelles
immenses garanties d'accord 1
Il est  peine utile de rappeler que les soixante-
dix ou quatre-vingts ans qui suivirent furent l'enfer
du monde ouvrier français en même temps que le
paradis des capitalistes. On avait décrété l'égalité
idéale des grands et des petits. Un avait gravé dans
la loi l'équivalence juridique du faible et du puissant.
Mats même poudrée d'or et confiée à du papier doré
sur tranches, cette belle encre n'avait pas transformé
les réalités. Les réalités furent pires que les plus
fabuleuses horreurs de l'ancien régime. L'ouvrier en
giizcdiv, Google
NI VAINQUEURS NI VAINCUS 15
conçut un état d'esprit révolutionnaire farouche qui
déclfira la guerre à l'ordre social tout entier, cet
ordre consacrant les plus monstrueux abus de puis-
On ne peut espérer aucune sécurité de l'avène-
ment juridique et blagologique d'une ère d'égalité
européenne oh il serait défendu à la Belgique de se
mettre sous la protection de la France, de l'Angle-
terre et de la Russie', mais où l'Allemagne garderait
le plein de ses territoires, de ses populations, de ses
richesses, de ses puissances quand bien même elle
trouverait sa limite idéale dans la menace d'un gen-
darme-fantdme au service des États-Unis du Monde
dont la gouvernement serait d'ailleurs à la discrétion
d'agents secrets ou d'agents publics armés de sok fer
ou lestés de son.or.
M. Wilson prend pour le régime de l'avenir l'état
dont nous venons ; on peut lui répondre que nous
sortons d'en prendre, à La Haye. Merci bien.
1. Le aânateur Frelingfiuyaen, de New-Jersey, a poaé • à,
tout Américain intelligent > un cert&iû nombre de questions
entre lesquelles celle-ci porte le n* 7 : • — Si I& Lifpie dea
Nations avait exista au moment de notre Révolution de 1776,
la France aurait-elle pu nous aider 7 Et plus tard, le l'exas
ferait-il partie de l'Union ? Cuba ssraitelle libre T • (Hanejfi
y/e«kly, ïï mars.)
La réponse des adeptes à ce genre de question ne peut
Tarier. Ils déclarent que les références au passé sont inopé-
rantes : n'allons-nous pas ouTrîr une ère absolument nouvelle
et sans rapport avec tout ne qui s'est vu autrefois?
giizcdiv, Google
IDÈALISMES DANGEREUX
...Les situations respectives de M. WitsoD, du Gou-
vernement français et des socialistes français, ont
moins changé qu'on ne croirait depuis le commence-
ment de la guerre.
Ce n'est pas de décembre 1916 ni de janvier 1917
que datent les rêves d'intervention et de médiation
de M. Woodrow Wilson. Le président américain,
dont les idées sont Bxes comme son pouvoir est per-
sonnel, avait fait un premier pas dans le même sens,
absolument dès les premiers jours d'août 1914. La
dépêche de Washington portant le texte de 6a pro~
position fut insérée au Temps du 7 août, paru le 6
au soir.
Mai.t le Journal de Genève du 10 l'ayant repro-
duite, aussitôt il s'éleva, comme il convient, uH mur-
mure du côté de l'Humanité qui, n'ayant pas pris
garde à, l'information du Temps, imagina le 15 août de
dire qu'il était • f&cheuz pour l'opinion française »
(à laquelle la feuille socialiste se substituait une fois
de plus) f d'apprendre par un journal étranger la
proposition » de M. Wilson.
Le flambeau que soutiennent les mains de M. Re-
nan del et de M. Compère-Morel ajoutait avec une
gravité impayable qu'il € ne saurait y avoir un
avantage à laisser ignorer à la France une dé-
marche aussi importante que celle des Etats-Unis».
De l'importance de la démarche, les événements
jb, Google
IDÈAU8MBS DANGEREUX * 17
pMtëriAuri penoetteot de diaenter. Mais, poar oont-
metfre soa erreur da jugement, VHtananité avait
commencé par ae précipiter sur uoe erretv maté-
rielle. Le jour même, t'Agence Havaa rappelait que
la dépéolie aononçant la proposition am^caine avait
parfaitement paru en France. Le Temp» du soir
confirma le démenti.
LES FRANÇAIS NE VARIENT PAS
Dans le même numéro du 16 août 1914, le T«mp>
profitait do l'occasion pour donner le texte de la
réponse du Gouveruement français. Réponse polie,
mais telle qu'on pouvait l'attendre d'un Etat qui ne
fait la'guerre que parce qu'on la lui fait.
Le Temps ajoutait même un commentaire si net
que le plus grand journal de la République (oomme
cela lui arrive quelquefois) s'f montrait l'interprète
du sentiment français. Le Temps du 16 août 1914
répondait, en effet, au grognement de CHumanîté :
... Ce n'est pas du tout le' raoïneiit de. faire eatra le*
belligôrants le geste classique des Salines. Cette
guerre n'est pas un débat à peser dans des balances
philosophiques. D'une part, une tentative d'asservisse-
ment définitif da la communauté eut^pôenne à une
raea; d'ajtfre part, la défense de la liberté de l'Europe
et d6i ftioàse» mAmae sur lesquels sst Sondée Wo'mn
américaine. Cajn ment imaginer que le président Wilson
et son Gouvernement parlent le même langage aux
agrestturt et A ceux qui représentent le droit et les
mette sur le même piedf C'est un dangereiix i«£fti.iSME,
celui qui n'aboutirait qu'à énerver la force da oetix-ci
sans arrêter les premiers. Dans un duel a fund, comme ,
celui que i'Aileoui^Qe a voulu engager avec l'Europe
entière, il n'y a pas à relever les épées.
ib, Google
18 ■ LE PRÉSIDENT WILSON
Sq vérité, je le répète, depuis ces trente mois de
guerre, rien ne pariitt avoir bougé dans les éléments
ea présence. M. Woodrow Wilsoa a'obstine à ne
pas distinguer entre provocateurs et provoqués,
entre agresseurs et défenseurs. Et uoa républicains
ne cessent pas de ne pas voir que leurs appels * aux
principes mêmes sur lesquels est fondée l'Union
américaine > sont aussi inopérants que possible *.
Le < dangereux idéalisme > continue à sévir à la
Maison- Blanc lie, il continue de trouver crédit au
groupe socialiste de la Chambre et à la rédaction de
l'Humanité.
CELUI QUI A CHANGÉ
Un persounage a changé pourtant, et c'est Guil-
laume II. Conversion récente: ayant cassé quelques-
unes de ses dents sur la défense militaire de l'En-
tente, il voudrait bien garder les autres et, puisque
l'idéalisme sociale -américain par^t ouvrir une voie
de salut, va pour l'idéalisme !
Ça le connaît, comme disent les bonnes gens! Il
n'est pas pour rien le compatriote de Kant et l'élève
de Fichte. Ficbte a elTeotué le passage de l'idéalisme
et du moralisme libérai à l'idéalisme et au moralisme
autoritaire et jacobin par des moyens sensiblement
analogues à ceux qui tirèrent de la douce Consti-
tuante de 1789 la féroce Convention de 1793, des
proclamatflurs des Droits de l'Homme les équipes de
la Terreur.
il a«i moins
giizcdiv, Google
IDÉAUSMËS DANGEREUX. 19
La voie inverse Buivie par Guillaume II, ce recours
du jacobinisme pao germanisant au libéralisme bêlant
qui veut s'armer de f courage moral ■ pour accom-
plir, dit la lettre à Bethmann-Hollweg, un ■ acte
moral > destiné à < libérer le monde * des ( souf-
frances > et de « l'oppression >, ce nouveau cours n'a
rien d'inédit non plus dans l'histoire des doctrines
révolutionnaires issues de Kant, Rousseau, Luther :
tout le zix* siède a vu les persécuteurs, A peine
menacés d'un retour de fortune ou d'un murmure de
l'opinion, se remettre à bëler, comme l'empereur
allemand, des couplets de pitié suprême et de tolé-
rance mystique.
Guillaume Boche sait son manuel de philo comme
il sait son métier. Il faut savoir le nôtre. It faut
comprendre que les « dangereux idéalismes « pro-
fessés par le président Wilson et par nos socialistes
deviennent entre les mains de l'empereur allemand
un idéalisine alimentaire, un idéalisme sauveur : aux
temps où sa nfûveté ne lui montrait que des proies
faciles, Guillaume Boche- déployait un réalisme sans
merci. Si les chefs socialistes sont assez sots pour
se laisser prendre à la manœuvre impériale et tra-
vaillent à lui épargner ch&timents et réparations,
instruisons le pays de leur simplicité et montrons
dans quel nouveau fleuve de sang serait plongée la
France si l'on avait le malheur de les écouter.
giizcdiv, Google
ÏCANT ET U. WILSOti
16 lèrriat 1917.
La Revue de» Deux Mondes publie l'analyi» pa-
rallèl« da traité delà Paix perpèlXieUe de Kaatet
des diverses doctrines manifestées par H. Wils(»)
sur la ptix future. Cette étude du plus hast intérêt
eat l*crân« de H. César Chabrun dont le ii<»n nooe
était inmnRu. Noss attrions dû )t ctmnaîlre. M. Gh^-
bran eM professeur à la Faoultà eatbolîqna ée drtMt
& Lille. Il a vaillamment combattu, il a été blessé.
Cet homoM de talent est he«i««8eine«t «oAserVé A la
Prano*.
Les curieux se reporterontàlarevnedu 15 février.
IJ faut noter pour nous deus points.
MORALISTES LIBÉRAUX
D''abord toe rapprochements à» M> Chabrun ver-
sent une lumière éblouissante sur le cas, déjA très
sensible A U. simple lecture, d» la comiBQnauté phi-
lomphiqaeon, pour »ieax dire, du contMtctpuldt de
M. Wi(M« «t ée Guilla»»e II. Les simples testée en
déposaient. 11 saffiMit de relire a^i>és tes wmsages
^vers du président de l'Union américsôiie le fameux
billet et Bethmann-HoUweg en prenant garde an jar-
gon de moralisme libéral. Relisons-le :
Mon cijar Bethmaun, j'ai soigneusement appro-
fondi notre conversation. Il est évident que les popu-
lations des pays ennemis, qu'on oblige à continuer
cette dure guerre k l'aide da mensonges et de trampe-
giizcdiv, Google
KANT ET M. WILSON SI
ries et qui aont égftrèas psr les combats et par la haiae,
DQ possèdent aucun homme capable ou ayant ie courage
moral de prononcer le nioc qui leur apportera le sou-
lagement de proposer la paix. Ce qu'on désire, c'est un
acte moral qui libère le monde, y compris les neutres,
da fardeau qui Copprease.
II est nécessaire pour cela d« trouver un cbef d'État
qui ait une eonacienee, qui se sente responaubls vis-à-
vis de Dieu, qui possède un cœur pour son propre peu-
ple comme pour ses ennemis et qui, indifférent à toute
fausse interprétation possible ou voulue de son action,
possède la colonie de libérer le mondt de ses 90uf-
frances. J'aurai ce courage ; m'en reposant en Dieu,
j'oserai faire cette dénnarclie.
Veuillez élaborer une note dans ce sens et me sou-
mettre toutes les dispositions nécessaires sans délai.
Signé: Guillaume II, empereuret roi.
Ce a'eal pas autrement qu'il a été parlé, de la Mai-
son-BUnohe, d'abord aux belligérants, ensuite au
Sénat américain. Nous avons eu à souligner, ohez
lesdeus aotears, exprimé dans les mêmes termes,
le même sens de leur importance, de leur autorité,
de leur pouvoir personnels: « Les populations des
pays ennemis ne possèdent, dit l'empereur boche,
aucun homme capable ou ayant le courage moral (te
prononcer le mot... J'aurai ce courage... »
M. Wifson disait ;
... Je ams la sbule pbhsonne jouissant d'une autorité
parmi tous les peuples du monde qui ait le droit de
parler et de ne rien cacher. Je parle comme simple
individualité, mais je parle cependant aussi comme le
chef responsable d'un grand Gouvernement.
Les doctrines philosophiques plus enowe ^e Isa
£2 LE PRÉSIDENT WILSON
écoles des rhéteurs ont chacune leurs grimaces pro-
pres, leurs tics. L'identité du tic pseudo-stoïcien ou
kantien eût aidé k déceler la oommunauté d'ori-
gine si l'identité du vocabulaire n'avait déjà fourni
le premier indice révélateur. Ces indices divers sont
vérifiés aussi complètement que possible dans le
travail de M. César Chahrun. Sa collation des tex-
tes est irrésistible. La philosophie de Kœnîgsberg a
bien introduit le président de l'Union américaine à
toutes les notions du droit international.
LE KANTISME WILSONIEN
C'est de ce docteur qu'il dépend. Sa critique s'ex-
plique par la critique kantienne. Sa théorie de la
pratique, ou, en français, ses vues d'avenir, ses con-
ceptions de la paix future sont également suspendues
" à la même chaire. Quand nous faisions nos objec-
tions habituelles au *paci(ïsme de M. Wilson, c'est
bien A Kant, c'est bien A Rousseau et à Luther, à
l'esprit de la Réforme allemande et de la Révolution
dite française que noua répondions. C'était bien Kant
qui décidait de remplacer les garanties précaires
mais réelles et appréciables de la politique par les
garanties absolues mais irréelles de la justice. C'était
Kant qui, au nom de son ordre international incréé,
proscrivait les ententes, les alliances et les ligues des
petits peuples contre la tyrannie des gros. Paragra-
phe par paragraphe, et quasiment ligne par. ligne,
cela est démontré, comme au tableau, par M. Cha-
brun.
. Par parenthèse, cela explique comment au milieu -
de colères boches provoquées par les actes divers du
KANT ET M. '^[LSON 23
président Woodrow Wilson, ses « idées » recevaient
en Allemagne les plus emphatiques hommages.: il '
fallait bien y reconn^dtre une marque de la maison.
LE RÉEL ET L'IDÉAL
Le travail de M. César Chabrun s'arrête naturelle-
ment au point où cesse sa matière et où les idées de
M. le président Wilson cèdent le pas à l'action. Cha-
cun, je crois, d'un. bout à, l'ailtre du monde civilisé, a
saisi Id comme qui dirait un hiatus et l'on pourrait
dire un grand trou. Le premier, je crois, Jacques
Bainville l'a vu lorsqu'il a indiqué comment le dicta-
teur américain avait, à l'usage, découvert l'Allema-
gne et devant cette réalité nouvelle, corrigé ses
visions, rectifié la marche et le tir.
C'est un autre point^à noter dans le beau travail
de M. Ciiabrun.
M. César Chabrun ne conçoit pas absolument
comme nous le râle de Kant et du kantisme en Alle-
magne. Il est plus frappé des ressemblances de cette
philosophie avec les maîtres de l'Europe moderne et
de l'antiquité qu'avec 3\postérité germanique et pan-
germaniste? Cependant cette filiation est étroite, et
Ton ne peut pas oublier non plus parmi les ascen-
dants du kantisme le fort élément de dissidence cal-
viniste et luthérienne par lequel s'explique aussi, en .
partie, Rousseau. Quoi qu'il en soit, M. Chabrun est
naturellement amené par son point de vue à distin-
guer en M, Wilson l'homme d'État et le lettré, i
écrire que < la pensée est son domaine autant que les
attires i : il refuse donc de discuter avec lui ■ sur le
terrain des pures idées »...
jb, Google
!1 LE Pae^DBKT WD9SON
.Pourquoi ce refus? Parce que, dit M. Chabrun,
■ ttoi^s sommes f engagés dans la lutte >, et M, Wilson
y entre d'ailleurs à son tour. Ce sera pour lai,
ajoute-t-il, l'heure ■ de quitter les pures théories
pour. entrer en contact avec les réalités ». Voilà, je
l'avoue, qui étonne. Qu'est-ce que des théories qu'il
faut quitter devant le réel? Un banquier n'oublie
pas les généralités de l'arithmétique quand l'heure
est arrivée d^ faire sa caisse, et bien au contraire :
plus il y est iîdële et meilleur est son compte.
Qu'est-ce qoe des idées pures que l'on ne peut pas
utiliser dn nwment qu'on est engagé dans la lutte?
Ce doivent être des idées fausses, car, pour des
idées vraies, il semble bien que plus la lutte sera
dirficile, Apre, compliquée, plus il sera bon de se
référer pour la débrouiller çt pour l'éclairer à la
daîre lumière,,à la haute assistance d'idées aossi
pures que possible.
Sans doute, eatce l'idée et la réalité, il y a une
différence de perfection. Le sens critique et te btm
sens sont nécessaires pour adapter et approprier les
conclusions abstraites et les (Jéductions logiqnes à la
complexité des faits et de leurs oir cous tances. Hais
chaque science, chaque art, chaque discipline morale
contient des préceptes et des conseils en vue de ces
.applications. Il y a partout une théorie de la.frra-
tique, une praëque de la Utéorie, qîii s'engendrent
l'une de l'autre et qui apportent leur appui dans cha-
que cas. Elles sont distinctes. Ellos ne sont pas oppo-
sées. La distinction toute normale n'a rien de commun
avec cette opposition absolue de l'ordre théorique
et de l'ordre pratique affectée dans les actesds prési-
ed t, Google
. KANT ET M. WiLSON «5
dent Wilfion, reconnue dans l'article de M. César
ChabruD et que M. Chabrun trouve très naturelle,
tandis- qu'elle nous apparaît à nous monstrueuse.
OPPOSITIONS DE MOTS
En vérité, en vérité 1... Mais approcbODS et prêta-
sona.
Un homme a médité toute sa rie sur les rapports
de la Justice ou de la Morale avec la Politique et,
ayant pu d'abord affecter par sa position américaine
les allures d'une espèce de pontife spirituel, il a défini
en de solefinels documents ce qu'il considère comme
l'expression la plus générale de ta vérité ta plus
haute en cette matière. Des hommes européens, qui
avouent partager sa façon de voir, le louent, le
félicitent, l'applaudissent, mais disent : « — ^ Nous
ne vous écouterons pas, nous sommes engagés dans
l'action... » Lui, pourrait leur répondre : « — C'est
parce que vous êtes engagés dans l'action que vous
avez le plus pressant besoin de ces principes et de
l'application que j'en fais... > Pas du tout... Et voici
qu'à peine est-il aux prises avec le réel, lui-m6me
doit modifier langage et point de vue, en tout cas
procéder, en fait, comme s'il professait une autre
doctrine I
St personne ne s'en étonnerai Et d'aussi bons
esprits que M. César Chabrun s'en consolent par des
antinomies verbales : le réel et l'idéal, le théorique et
le pratique, le concret et l'abstrait... Comme si l'ab-
straction bien faite ne devrait pas correspondre au
concret I Comme si l'idée raisonnable n'était pas la
plus hante poissance delà réalitél Autant dire qu'une
,, Google
28 LE PRÉSIDENT WILSON
philosophie qui se charge d'expliquer le inonde doit
s'évanouir tout naturellement au premier « contact »
avec les affaires de la vie I Autant dire qu'une clef
des choses peut être celle qui est trop grande pour
entrer dans la serrure ou trop petite pour y peser
utilement 1 Non, non, la véritable théorie est pra-
tique, je voudrais oser dire, empruntant le langage de
nos artilleurs, qu'elle est rustique et peut affronter
sans être fatiguée ni endommagée les hauts et les
bas, les ravins, les collines, les âpres pentes et les
rudes escarpements de l'expérience historique. Des
doctrines qu'il faut quitter quand on aborde le front
des choses et k le contact des réalités » peuvent être
d'amusants bibelots de métaphysique juridique ou
morale, mais valent la peine d'être examinées de
près : leur inutilité, qui n'est pas la preuve directe
de leur fausseté, en est au moins l'indice quand elle
n'en est paa la confirmation.
L'ERREUR VÉRIFIÉE
Les réfutations directes.par voie d'analyse, n'auront
manqué ni à Rousseau, ni à Kant, mais la précipi-
tation où vivent les hommes et l'intérêt, hélas! trop
cher payé, qu'ils ont à s'abuser au moyen do men-
songes spécieux, suffisent largement à les détourner
de ces discussions âpres, fermes et décisives. Ils se
détourneront moins aisément du grave témoignage
apporté par les faits. Les faits de l'histoire des
hommes depuis Rousseau et Kant sont d'autant plus
précieux qu'ils vont tous dans le même sens ; il y
avait longtemps que la guerre civile et la guerre
étrangère n'avaient été aussi meurtrières que depuis
KANT ET M. WILSON 27
le traité de Paix perpétuelle et les rêves de Traternité
humanitaire agglomérés autour'de ce traité. De 1789
à 1815. de 1848 à 1870, de 1898 à 1920 la terre n'a
cessé de fumer des flots de sang répandus autour de
son autel.
LE MAUVAIS SIGNE
Il n'y a pas h établir de rapport de cause à effet
entre les ambitions du pacifisme et les cruelles ban-
queroutes de la paix, mais il y a & constater l'extra-
ordinaire inefficacité, l'inanité monstrueuse de cette
prédication. La concordance des deux phénomènes
est telle que l'on peut concevoir, sans grande chance
d'errer, tout accès de pacifisme international comme
un maurais signe, un signe à peu prés certain de
guerre prochaine, et c'est ce que noua faisions
remarquer, en propres termes, l'année du centenaire
de Kant, en 1904, aux rhéteurs optimistes qui cé-
lébraient l'avènement d'un nouvel ordre dans les
esprits et dans les nations : don seulement les cent
ans écoulés ont enseigné tout le contraire, mais il
n'était pas nécessaire d'avoir l'oreille bien fine pour
sentir le bruit du canon qui se rapprochait des terres
d'Europe. Ce n'était encore que le canon sibéro-
japonais de Ghemulpo. Hélas! dix ans plus tardl...
J'ai cru devoir recueillir ce témoignage de la con
cordancedes choses et de nos idées dans mon livre de
l'an dernier. Quand les Français ne s'aimaient pas*.
On peut dire que ce fut là encore une simple coïnci-
dence. Mais il y. en ' a beaucoup, de coïncidences
pareilles! Quand on en aura noté dix et vingt autres,
1. Page 26S.
t, Google
28 LE PRÉSIDENT WILSON
n'y aura-t-il pas lieu de se demander si une certaine
maniàre de penser, une certaine entente générale
des cliosss n'expliquerait point ces rencontres de
l'esprit humain et du cours des événements? li fau-
drait pour cela une philosophie qui ne creus&t point
d'abîme infranchissable entre les faits particuliers
et les généralités souveraines, une philosophie qui
expliquerait et servirait...
Je me permets de dédier celte qaestion aux beaux:
esprits féraa d'idéalisme kantien ou hypo-kantien en
les suppliant de ne pas me répondre qu'une telle
philosophie ne s'est jamais vue. Elle s'est vue, dès
Aristote. Elle s'est retrouvée dans le thomisme. Elle
s'est reconnue aussi à de nombreux égards dans ce
« bon sens systématisé » appelé par Auguste Comte
positivismç. Son caractère général est d'opposer les
principes qui aident h vivre aux principes qui ne
s'appliquent pas & la vie ou qui ne s'y appliquent
qu'en trichant et trompant.
Nous avons vu M. Woodrow Wilson obligé de
s'en dépouiller pour bien agir. Mais il y a une autre
i-olution : il y a un autre usage de ces beaux principes
faux, c'est de s'en couvrir pour mentir et pour
manœuvrer, l'usage et la solution de Guillaume II.
11 convient de noter que les hommes commencent à
s'en méfier, et l'hypocrisie kantienne ou piétiste
les abuse inliniment moins qu'autrefois.
ib, Google
LE PACIFISME KANTIEN CONTRE LA PAIX
19 février 19J7.
Le monde entier revient d'une duperie où chacun
a laissé des plumes. Si le retour n'était pas complet,
si la guerre laissait subsister des illusiona, ou reoMu-
mencerait à tout perdre. VoiU pourquoi nous nons
sommes efibrcé de serrer la questioa gersianique
d'iiusai près que possible, en insistant sur le point
disputé, qui est t'afËaire de Kant.
M. Ferrero s'y est arrêté, mais en historien,
comme M. Emile Picard s'y arrêta jadis, mais en
savant. Nous nous réjouissons particulièreinent des
éléments d'information venus des philosophes de
carrière. Les pages lumineuses de Pierre Lasserre,
dans le Germanisme et l'eaprit humain (Champion
éditeur), auraient dû mettre d'accord tout ce qui
s'intéresse k l'histoire des idées et de leur action.
Mais la question est ofCtisquée par des intérêts
peUûqoes, scolaires, sociaus, personnels. Noua
venons d'en avoir un bon exemple. En nous appli-
quant des premiers au boaa et oarieux travail de
M. César (^brun dans la Revue dea Dmx Mondei,
nous avons Biontré le parallélisme des vues de
H. Wilson «t de Ka;nt. Noua y aTtms joint, texte ea
main, les vues parallèles d'un kantien n" î qui n'est
autre que l'emporeur Guillaume. La presse eattèi'e
a nolé le kantisme de M, Wilson. Combien de jour-
naux ont parlé de Guillaume il ? Cependant la
CCI t, Google
30 LE PRÉSIDENT WILSON
mention était iadîspensable à la juste mesure des
idées morales et juridiques du monde contemporain.
L'IGNORANCE UTILE
L'ignorance où l'on tient les Français permet
d'aligner des rétlexioas puissantes, des raisonne-
ments de haut vol, comme celui-ci, paru à l'Huma-
nité : — Si Kant ainspiré Wilson, comment serait-il
responsable de la guerre, ainsi que le soutiennent
certains théoriciens?
Si des théoriciens rendaient Kant a responsable »
de la guerre, c'est qu'ils ne sauraient pas ce que
c'est qu'dtre responsable, ils seraient trop pareils à
ce rédacteur de i'Humaniié. Ce que l'on dit, c'est
que le pangermanisme dérive, pour une part très
grande, de la philosophie de Kant et de cette partie
du kantisme qui elle-même coule, comme de source,
de Rousseau et de la Réforme opérée par « l'homme
allemand > Luther. Cela est un peu dilTérent. Cela a
même été démontré. Mais il ne dev'rait pas être
nécessaire de recourir aux preuves en forme, tant
est certaine, logique, sensible, la filiation kantienne
du père spirituel de Guillaume II, le Fichte des Di»-
cours à la nation allemande.
Des enfants de six ans incapables d'avoir deux
idées à la fois se reruseront seuls à admettre qu'une
philosophie ayant pour disciples directs Fichte,
M. Wilson, Guillaume II puisse également suggérer
le pacifisme, canoniser la Révolution et fournir au
pangermanisme son premier aliment.
La contradiction des trois thèses est-elle, en elTet,
si forte?
CCI t, Google
LE PACIFISME KANTIEN CONTRE LA PAIX 31
Eât-ce que les promoteurs de notre Révolution
n'étaient pas des pacîB^jtes déclarés? Est-ce que
toute leur doctrine n'aboutissait pas à la fédération
des peuples et à l'unité du genre humain? Est-ce
qu'ils n'ont pas fait pendant un quart de siècle la
guerre la plus rude et la plus sanglante qu'on eût
vue jusque-U? Est-ce que, de Robespierre  Bona-
parte, ils ont cessé un seul instant de se montrer et
de se dire les enfants directs du premier maître de
Kant, leur Rousseau?
Voit-on d'ailleurs une longue distance du système
de l'i'dytle sociale et de la bergerie internationale
aux doctrines de boucherie? Les plus douceâtres des
rhéteurs ont été dans le même temps les plus féroces
des terroristes, soit qu'ils aient offert & leurs contem-
porains, avec une sérénité boche, « la Fraternité ou
la mort-*, soit qu'ils aient ajourné le bonheur du
genre humain c à la Paix ». Vraiment, la coexis-
tence des doctrines sanglantes et de la philanthropie
rituelle vaudrait d'être examinée : si l'examen ne
doniiait rien, on pourrait toujours conclure à une
simple coïncidence de fait ; mais si la rencontre est
reconnue logique, Uée au développement intérieur
de certaines idées, par exemple de l'individualisme '
de Kant, de Rousseau et de la Réforme, eh bien! le
public aura appris quelque chose, il aura profité de
l'encre et du papier...
LES FABLES UTILES
— Oui. Mais, dit un parti, il ne faut pas que le
public s'instruise aux dépens des idées et des doctrines
qui nous élevèrent et qui nous soutiennent. Notre
giizcdiv, Google
3S LB PRÉSIDENT WILSOM
doaunation comporte des ooaditiwiB moimles et
iatellectuflllea. Celles-ci retirées, noas tomboiu sur
notre séant.
De là t'éoraa dont je voua ai parlé. De Ut, le voile
ofiicieux et l'obturateur secourable. De là Surtout
les transcriptions ou les réfutations qui commencent
par des travestissements pleins de fruit-
La grande curiosité des c idées de la guerre > sera
un jour le joli déplacement de limites opéré daas
l'Histoire de la philosophie. Du temps où l'intérôt
supérieur de la démocratie ne semblait pas mêlé à
l'aETaire, il était couramment admis que la période
germaniste de la philosophie en Allemagne com-
mençait à Emmanuel Kant pour s'accentuer avec
ms disciples Fit^te, Schelling, Hegel, car Leibnitc
était enoore rattaché à la Société européenne et au
monde de la civilisation latine quelles que fussent au
surplus ses oaractéristiques allemandes. Le poteau
frontière, si l'on peut dira, était entre Leibnita et
Kant. Maintenant, on est en train de le planter se-
reinement entre Kant et son premier iils spirituel : à
Ftchte seulement dos professeurs en mission ordi-
naire et extraordinaire font commencer la danuu^le
Altemagna nouvelle, celle qu'il faut exorciser, car
ils ont muidat exprès d'éviter que l'anquâte ae re-
monte À Uousseau.
- Il est très beau de voir ces domestiques d'un parti
faire ensuite leurs dévotions è. l'Universel, au Libre,
au Général, au Pur I
giizcdiv, Google
Il
L'INTERVENTION
giizcdiv, Google
..jcC.oogIc
M. WILSON RECOURT AUX ARMES
Washington, 2 avril, — La sé&nce d'ouverture de
la session a commencé, suivant l'usage par la récita-
tion de la prière qui a été faite par le même chapelain
aveugle qui la récita lors de la guerre d'Espagne. ■ La
diplomatie a échoué, a-tril dit; la persuasion morale a
échoué; les appels à la raison et à la justice ont été
écartés. Nous abhorrons la guerre; nous aimons la
paix; mais si la guerre nous est imposée ou doit nous
être imposée, nous prions pour que tous les cœurs
américains battent au même unisson patriotique, pour
. que le peuple uni se rallie autour du président et lui
doive l'autorité voulue pour prendre toutes les mesures
jugées nécessaires pour protéger la vie des citoyens
américains et sauvegarder notre héritage»
Telles sont les premières lignés des i
dépêches Havas envoyées de Washington en Europe.
Noua les avons reproduites afin d'informer notre
public. Nous regrettons de ne pas les voir dans tous
les journaux. Cette oraison ne montre pas mal la
forme exacte de l'esprit public américain, son tour
religieux, sa passion patriotique et nationaliste ;
bien plus que le document, combien est significatif le
témoin qui le porte : plus qite cette prière combien
est signilicatif le chapelain qui la fait!
Il avait fait, voilà moins de vingt ans, ta même
prière pour l'ouverture de la guerre de 1898, qui a
marqué le premier pas de la puissance américaine
dans la direction de l'Europe. Cç n'était pas une
u, ,M,,Cooj^k'
S6 LE PRÉSIDENT WILSON
guerre de défense, non. Il fallait < affranchir > de
belles lies, les unes toutes proches, comme Cuba,
utiles et commodes é la vie de l'Amérique, les autres
éloignées comme les Philippines, mais jugées essen-
tielles à l'expansion de l'empire de l'Union.
Il aura BufQ à M. Woodrow Wilaon de déclarer
que son présent objectif était désintéressé, c'est-à-
dire n'avait d'autre intérêt que de répondre à des
offenses, à des Insultes et à des dommages matériels,
pour déterminer un peu psirtout dans notre presse
des conclusions précipitées sur l'éclipse fatale de
l'esprit de conquête ou sa disparition de l'Amérique
du Nord. chapelains laïcs de la démocratie, vous
êtes encore plus aveugles de ce cdté de l'Océan que
votre vénérable confrère de Washington! Et oeax
d'entre vous qui ont gardé des yeux pour y voir
tiennent oertaihement & aveugler ou à abrutir leurs
clients quand ils racontent dans leurs journaux,
comme Bracke à, l'Humanité, que < les peuples
maîtres d'eux-mêmes garantissent la p&is I »
CCI t, Google
L'AUTOCRATE D'OUTRE-MER
9 avril 1911.
M. Milioukof, ministre des Affaires étrangères du
Gouvernement provisoire russe, prend acte de l'évo-
lution de M. Wilson '. On a connu une t ancisnne
opinion de M. Wilson ■ sur les buts de guerre de
l'Entente, et elle leur était défavorable. Elle est
aujourd'hui favorable aux principes soutenus précé-
demment par c MM. Briand, Asquith, lord Grey et
autres hommes d'Etat alliés *. Le président des
Etats-Unis reconnaît la nécessité de la victoire pour
la pais, il admet nos * buts concrets ■.
M. Milioukof a grandement raison d'insister sur le
fait de cette évoluti&n accomplie dans le court es-
pace de quelques mois. Elle est allée s 'accentuant dans
le sens antigermanlque. Elle s'accentuera, n'étant
pas terminée. M. Wilson s'est rendu compte assez
vite que l'Entente et les Empires centraux n'étaient
pas à égalité, comme le lui montrait une illusion de
jugement : il verra peu à peu se dissiper l'autre illu-
sion qui lui fait distinguer entre les populations
impériales et leurs conducteurs. En France, nous
avons donné en plein, presque tous, dans cette
erreur au commencement de û guerre. Un commu-
niqué d'août 1914 mentionnait gravement que des
prisonniers boches s'étaient plaints de cette * guerre
1. Décl&ration à an rédacteur du Tempe.
giizcdiv, Google
38 ^ LE PRÉSIDENT WILSON
d'officien », et le noble Albert de Mun avait admis
pour vingtrquatre heures l'extravagance dont il fit
d'ailleurs son mea culpa de la meilleure gr&ce du
monde. Entrée tard dans !a guerre, située aux coo-
fin» dû monde occidental, il est naturel que l'Amé-
rique retarde sur nos jours et nos nuits. Elle se fera
peu à peu aux réalités européennes, et l'inanité de
ses appels à la démocratie ennemie s'étant dégagée
des faits, elle s'assagira comme les camarades en
reconnaissant tout ce que de tels propos ont de
creux.
UN PRÉSIDENT DÉMOCRATIQUE
Reste à savoir si, de ce cAté-ci de la terre, les
.partis intéressés à la vogue de ce langage voudront
arrêter l'exploitation intensive qu'ils en ont com-
mencée. Ce serait la loyauté, ce serait la sagesse.
Mais ce ne serait pas l'intérêt immédiat.
Néanmoins, les faits sont les faits : les feuilles
socialistes font un acte de foi dans l'irréflexion ei
l'aveuglement de leur public quand elles juxtapo^cni
à leurs cri^ d'entllousiasrae déclamatoire dans
avenir de liberté et de pacifisme garanti par l'Amé-
rique tels documents signés par M. Wilson, qui por-
tent le caractère 1° d'un pouvoir personnel quasi
ment autocratique duns ses dispositions comme dans
son langage, et 2° de prévisions positives dont le
pacifisme n'est pas le trait dominant.
M. Wilson parle comme Louis XIV :
Les principes qui trouvent leur'&xpression dans les
mesures législatives présentées par le département de
giizcd't* Google
L'AUTOCRATE IVOUTRE-MER 39
1» guerre aux Comités militaires du Sénat et de la
Chambre des reprêseutants ont udn entière appkoba-
TioN... hes hommes nécessaires pour l'armée régulière
et la garde nationale seront obtenus, comme c^est le cas
maintenant, par dns engagements volontaires jusqu'à
CE QUE LB PRÉSIDENT EBTIIfB QU'UN SYaTËHE DE CONSCRIP-
TION COMBINÉ AVEC LE TIRAGE AU SORT SOIT DÂSIBABLE.
Voyez-vous cette < estime du président » consi-
dérée comme limite du désirable et de l'indésirable !
Il ferait beau voir que notre Elysée parlât de ce ton
ou seulement donnât son avis.
De plus, l'avis tient compte, pour l'avenir, de
l'esprit et de la volonté pacifiques dont le monde
recueille les manifestation»). Mais il tient compte
aussi de leurs bons ou mauvais succès, de leurs suc-
cès et de leurs insuccès relatifs, et, en bref, de toui
les cas du possible dont l'anticipation est permise et
facilitée à l'esprit humain.
M. Wilson dit, par exemple :
Lorsque ces dispositions pour la paix du monde seront
prises, nous pourrons déterminerNos besoins uilitaires
et adapter notre préparation uilltairb au génie du
monde organisé pour la justice et la démocratie.
I Besoins militaires >, ■ préparation militaire >!
Besoins ou préparatife qui étaient quasiment nuls en
Amérique sous l'ancien régime de la paix armée. Le'
régime de la paix désarmée se distinguera du pre-
mier à ce signe qu'il y aura dans le nouveau monde
des J>esoins et des préparations militaires absolument
inconnus jusqu'alors. Tel est l'effetdirectdes calcuU
réalistes que (ait M. Wilson, mais dont ses admira-
giizcdiv, Google
46 LE PRÉSIDENT WILSON
teura Im obefs socialiste* irançaïB b« gu^ent o
du teu : ils ne veulent roir qu'un aspect de l'antioipa-
tion pacifiste, celle de l'inertie, de la paresse et de
l'incurie,' celle qui a permis à leur parti de si grands
progrès aux baaux joufsdeMM. Waldeck-Ruusaeaa,
André et Combes, où furent semés nos malheure. '
Je ne note que pour mémoire le mouvement natio-
naliste et la magnifique guerre aux espions dont
Washington après Pétrograde fournit le modèle à
Paria, — qui est en guerre depuis trois ans!
ALLEMAGNE, AMÉRIQUE ET ANGLETERRE VRAIES
Quel que soit le zèle intéressé de nos politiciens k
déguiser les réalités aous les mots, le public intelli-
gent ne pourra manquer de voir grandir l'écart entre
leur langage et les choses. Ce public si nombreux en
France comprendra que, si M. Wilson sa fait encore
quelques illusions sur l'Allemagne, les exploiteurs
de la bonne foi française forgent sur l'Amérique un
tas de fables'qui ne peuvent profiter qu'à eux.
Le dernier mot testera à la vérité.
L'Amérique verra l'étroite cohésion du peuple et
des rois germaniques', La France comprendra que
l'Amérique est un pays oii l'un des Gouvernements
personnels les plus puissante qui soient, sinon les
plus durables, équilibre une masse énorme de libertés
locales et n'est équilibré en somme que par les repré'
sentants de ces libertés. Elle verra que, dans une
1. lia fallu, pour lea eûparer, U déraile, el eaeore ne savons-
DOUH pas quelles obscures tractations ont pu avoir lieu k ce
momaot. (Note de 1919.)
giizcdiv, Google
L'AUTOCRATE D'OUTRB-MER 41
situation différante de la ndtre, ce gouvernement est
en ivolutioQ profonde et rapide.
Dans quelle direction? En quel sens? On peut à
peine l'entrevoir. Mais ni son action militaire et
maritime, ni sa politique étrangère (que Tocquâ-
ville lui interdisait) ne l'orientent vera le pôle démo-
cratique, quelques centaines de milliers de foiB que
ce nom sacro-saint soit couché avec de l'encre sur' du
papier.
Ce mot sacramentel est répété en Angleterre par
M. Lloyd George, avec l'accent et le cri du prophète :
Lloyd George réserve l'univers i la démocratie,
maudit les ennemis de la démocratie, associe contre
eux toutes les démocraties. M. Uoyd George est cet
ancien destructeur de la Chambre des lords qui,
chargé de réorganiser son ministère depuis la guerre,
y a fait entrer plus de lords qu'on n'en n'avait vus de
mémoire d'homme dans aucun cabinet du siècle.
De son côté, Guillaume II fabrique aussi de la
démocratie. Est-it nécessaire d'identiQer ce Guil-
laume? Ou la neuve démocratie prussienne va-t-elle
faire tomber le peuple français dans les mêmes pan-
neaux que le vieux libéralisme prussien qui servit
de piège & attraper nos grands-pères?
II
10 avril 1917.
POUR QUE LES FRANÇAIS VOIENT
Nous essayons de prévenir le public français des
pièges qui sont tendus à sa bonne foi. Les uns lui
viennent d'Orient, les autres d'Occident. Il en esï de
giizcdiv, Google
iZ LE PRÉSIDENT WILSON
Russie, il sr est d'Amérique. Le tout est de n'y pas
tomber. Mais je ne me lasse pas d'admirer l'énergie
avec laquelle tout rayon de lumière est écarté, offus-
qué, détourné par des hommes que leur profession
intellectuelle devrait intéresser à la seule vérité. Y
a-t-il donc un iatérât supérieur? Je ne le croyais pas.
Mats je commence & croire, d'après ce que je vois,
que mon optimisme était faux. Il suffit de crier
( citoyens, prenez garde > pour exciter une rumeur.
Existerait-il des gens apostés pour que nos citoyens
ne prennent pas garde?
J'ai été seul, absolument seul, dans la presse, à
signaler, & souligner le caractère de haute autorité,
l'accent de pouvoir personnel qui se marquait dans
les coaimuDÎcations du président Wilson. Cette reven-
dication du sens propre présidentiel, si elle est réelle,
méritait d'être mise sous les yeux du peuple français
qui est souverain, c'est-à-dire qui n'a pas de sou-
verain, qui est seul chargé de sa destinée. Il était
ainsi prévenu. Ou lui épargnait des surprises et des
contre-sens. On le tenait au courant de la nature de
l'autorité dans la République américaine, si diffé-
rente de ce qui se voit dans la République fran-
çaise... Il parait que ces informations étaient sans
profit. Que l'opinion, se trompe, que l'esprit public
s'égare, l'important, l'essentiel, Tonique, c'est de
distinguer le pouvoir de Mf Wilson de celai de
Louis XIV que j'ai nommé à cette place hier matin.
Il y a un f danger Louis XIVjo. Ranke disait en 1^70
que les Allemands lui faisaient la guerre. Il n'y a
pas que les Allemands qui fassent la guerre au
Grand Roi.
giizcdiv, Google
L'AUTOCRATE D'OUTRE-MER «
Je lis dans uq journal que pour moi M. Wilson est
« un type dans le genre de Louis XIV ». On me
Tait obligeamment remarquer que ce Louis XIV est
* rééligible au bout de quatre ans et jamais réélu an
bout d« huit *.
Et cela est suivi d'un point d'exclamation.
LE POUVOIR PERSONNEL ÉLU
Nos lesteurs se joindront à moi pour remercier le
Bavant correcteur. Ils ne manqueront pas d'ajouter
que la nécessité de se faire réélire est précisément
ce qui paralysa M. Wilson pendant lés deux pre-
mières . années de la guerre. Tous ses prédécesseurs
avaient d'ailleurs subi la loi du même dommage.
Leurs quatre premières années sont consacrées à
préparer4eur réélection. 11 leur reste un temps égal
pour agir. C'est peu. Roosevelt en sait quelque
chose : Roosevelt porté au premier rang, tout
comme M. Wilson, gr&ce aux conjonctures les plus
fortuites! Et cet aspect de leur histoire ne témoigne
pas en faveur du régime électif.
Mais il ne s'agissait pas de ce régime dans nos
réflexions d'hier. Il s'agissait de l'autorité inhérente
aux vastes pouvoirs de la charge, de l'autorité per~
sounelle d'un seul homme que nous avons eu la chance
de pressentir dès juin 1913'. Ce chef d'un parli
que l'on appelle démocrate, mais qui fut longtemps
le parti du paLriciat aux Etats-Unis, parait senlir
Futilité, même la nécessité de dire : je veux, je dois,
je juge, je suis là; la nature des institutions de son
I. Voir Kiel et Tanger, édition de 1913 et aulvanlex, p. ctv.
jb, Google
U LE PRÉSIDENT WtLSON
pays lui semble devoir aocentuer encore son iaotîna-
tion personnelle. Que ce ton, ces accents puissent
suflire A pourvoir à ces nécessités, j'en doute; je ne
le crois pas. Que l'autorité sans l'hérédité soit le
moteur et le guide dont nous avons besoin, nos ex-
périences françaises de jacobinisme et de plébiscite
suffisent & le contester. Mais un élément insuffisant
peut être pourtant nécessaire, d'autant que l'autorité
pure est demandée à cor et à cri dans nos ieuiltes de
gauche. Je montre de façon indubitable que l'Amé-
rique a réalisé le premier point du programme gou-
vernemental. Je me trouve être le seul écrivain à
le montrer... Et c'est ce qui me vaut d'élégantes
nasardes .
On plaindrait volontiers pour leur esprit d'irré-
flexion les auteurs anonymes ou masqués, de sem-
blables misères, s'il ne fallait plaindre davantage un
pays ainsi renseigné, ainsi éclairé et conduit! Nos
erreurs silr l'Allemagne ont représenté, je I'eù écrit
un aD avant la guerre, cinq cent mille jeunes Fran'
çais couchés froids et sanglants sur -ieur terre mal
défendue*. Que représentent de pareil nos erreurs
sur l'Amérique? Que représentent nos erreurs symé-
trique^ sur la Russie? On se le demande avec une
pitié profonde. Et on le demande aux littérateurs
sans conscience ni responsabilité. Se ligurent-ila
qu'il suffise de leur trait de pluftie pour faire que ce
qui est ne soit pas ?
Un grand Américain dont la leçon est à la base
d'un grand nombre de nos études disait : « En dépit
1. Kiel et Tanger, édition de 4913, p. xlvi.
jb, Google
L'AUTOCRATE D'OUTRE-MER 45
de la voix haute et salutaire des lois de gradation
qoi pénètrent si vivement toute chose sur la terra et
dans le ciel, des efforts insensés furent faits pour
établir une démocratie universelle. » Le génie d'Ed-
gard Poe donnait d ces paroles un accent de oommi-
sération et de plainte qui ne s'éteindra qu'avec les
suprêmes résonnances de l'esprit humain. Car dans
l'ordre des faits politiques et sociaux l'insanité de la
conduite ne s'expie pas uniquement avec des larmes.
C'est le sang qui paie. Les véritables philanthropes
sont ceux qui mettent, comme nous, un peu de rai-
Sonet de clairvoyance au service des aveugles forces
du cœur.
giizcdiv, Google
LE CONTACT DES RÉALITÉS
16 juin 1917.
A pas très lents, mais aussi réguliers que sûra,
M. Woodrow Wilson paraît descendre da Sînal de
la Paix blanche. Quand on lira le grand discours
qu'il vient de prononcer & la Journée du Drapeau,
peut-être sera-t-oo tenté de trouver que les belles
phrases lancées à Paris par M. Viviani retardent de
plusieurs semaines.
« Nous sommes des Américains, à notre tour
nous servons l'Amérique et pouvons la servir pour
elle-même. >
A quelques mots près, c'est le discours de M. Sa-
landra au Capitole romain de 1915. Le nationalisme
universel s'accentue de l'autre cAté de la mer, ainsi
que l'avaient prévu tous les observateurs perspi-
caces, notamment M. Morton FuUerton.
M. Wilson a expliqué pourquoi l'Amérique est
intervenue dans ta guerre : parce que les Allemand!
Vont insultée et l'ont attaquée elle-même. Voîl& le
fait. Cette façon d'entendre ■ la guerre du droit «est
compréhensible pour nous. L'étai démocratique des
pays alliés n'a pas été considéré dans la décision qui
nous a rapporté la chance de ce bel appoint. C'est,
une fois de plus, Guillaume II qui ee montre pour-
voyeur excellent de la coalition- du monde contre
son empire. Une fois de plus,' il aura excellemment
mérité le sobriquet de Fâdèbateur que i'Action
françaite lui décerna, quand il n'était qu'à ses
3 b, Google
LE CONTACT DES RÉALITÉS 47
débuts dana le métier, par un acte poblio en date
du 13 août 1914 que l'on pourra retrouver dans non
collections.
Hurrahl trois fois barrah! pour ce priacel Heau-
tontimoroumenos soabaité 1 Catoblépas rêvé ! Pour
tout dire, Boche accompli I
M. WILSON ET L'ALLEMAGNE
Avec tous ceux qui connaissent bien l'Allemagne,
nous persistons i juger qu'il reste pourtant à
M. Wiisou certains progrès à faire dans la décou-
verte des Allemands. Comme nous l'avons déjà noté,
il continue de rapporter le militarisme allemand &
l'autocratie comme à sa cause, au lieu de mettre en
accusation le Germanisme, c'est-à-dire toute la subs-
tance nerveuse et sanguine de l'Allemagne moderne.
Cependant, là encore, il y a correction par complé-
ment. M. Wilson s'en tenait naguère à l'Allemagne
des féodaux et des junkers. Il découvre celle des
professeurs. Il semble soupçonner celle des socia-
listes et des libéraux, c'est-à-dire une bourgeoisie et
un prolétariat dévorés de passions impérialistes.
Noua pouvons l'assurer qu'il n'a point épwsé le
sujet. Nous ne disons pas à M. Wilson : Marche!
marche I mais : Regarde! regarde 1 Osera toujours
avec pro&t.
S'il tient à. son reliquat d'erreur c'est peut-être
qu'il croit y trouver un moyen moral de distinguer
entre le peuple allemand et ses chefs : il peut dé-
clarer avoir f une vague intuition i de combattre
aussi pour le bien-être et la félicité des bonnes gens,
des braves gens qui doivent exister en Allemagne
..JL, Google
48 LE PRÉSIDENT WILSON
comme partout. En vérité, est-il besoin de s'illu-
sionner sur l'Allemagne pour émettre cea vues de
philanthropie et de politesse? Noua qui n'avons
jamais cessé de présenter ici sur le monde germa-
nique les vues exactes auxquelles chacun se rallia
peu à peu, nous n'avons pas caché que la redistri-
bution uaturelle, traditionnelle, historique des AUe-
magnes pourrait bien être la condition du bonheur
privé allemand. Donc, nous aussi nous sommes ger-
manophiles à nos heures. Nous nous donnons le luxe
de peaaer à la « sécurité >, aux i libertés du peuple
allemand >. Mais nous le faisons en toute lumière et
sans avoir besoin de nous placer sous l'abri éphémère
d'une fragile erreur de fait. Au fur et à mesure qu'il
se rapprochera de la réalité, M. Wilson verra qu'il
n'a rien & perdre de ses bons sentiments ni de ses
bonnes dispositions : il y gagnera de ne commettre
aucune de ces méprises fatales qui dictent des fausses
manœuvres et qui feraient de nouveaux torts à l'hu-
manité pleine de douleurs et de sang.
LE GÉANT ET LES NAINS
II serait cruel, il serait sanguinaire de se figurer
qu'une révolution démocratique ou libérale serait
une garantie suffisante de la tranquillité et de la
douceur du peuple allemand.
Il serait désastreux de s'imaginer que l'institution
en Allemagne d'un < Gouvernement responsable
envers le pays * (comme il y en a un dans l'Empire
turc I) suffirait & sauver l'Europe des armes impé-
riales. Le simulacre en est facile, le contrûla en est
malaisé, le résultat ne vaut pas cher. Il n'y a qu'un
t,Googlc ,
LE CONTACT DES RÉALITÉS 49
moyen de vivre en bon Européen, ou de restaurer
une « chrétienté », ou d'obtenir un statut gui tende à
une société des nations : c'est de commencer par
diviser l'unité allemande dans le plus grand nombre
possible de parties, par conséquent aussi petites que
possible. Alors, et alors seulement, le Boche sera
inoffensif. Ou bien, les braves et paisibles associés
de l'Europe et de l'Amérique seront obligés, selon
l'expression même de M. Wilson, de vivre « pendant
un temps encore indéfini sous le joug pesant des
armes ». Pourquoi? Parce que, toujours selon le
propos de M. Wilson (qui ne s'améliore pas à demi),
parce qu'il subsistera au centre de l'Europe «des
pays capables de maintenir, sans parallèle posiible
atiec le$ autres nations, les plus puissantes forces
armées ainsi que les armements les plus formida-
bles, et en face desquels les libertés politiques ne
peuvent que languir et périr •.
C'est la table du géant associé avec des nains,
ou encore du couple d'éléphants jugé, contrôlé et
condamné au dernier supplice par un tribunal de
colombes assisté par une maréchaussée de souris. Il
ressort bien de là que la politique -de la Société des
nations, plus qu'aucune autre, exigerait le retour à
la politique de 1648. Les socialistes français n'en
conviendront jamais parce que le progrès d'un socia-
lisme- futur en Allemagne les intéresse infiniment
plus que la sécurité française, et le morcellement de
l'Allemagne en petits Etats n'est aucunement favo-
rable à ce ( progrès *, la sozial- démocratie n'existant
que par l'Empire et par l'unité. Mais il est déjà sen-
sible que M. Wilson se moque un peu de la sozîal-
U,-:..,L,G00J^|C
50 LB PRÉ61DBNT WILSON
déinooratie : il est douteux que nos socialiates I«
touchent par cet argument ei tant est qu'ils otent le
lui offrir en clair. Lieur dédaraUoa d'hier i. la Chambre
montre un goût de l'équivoque et un génie retarda-
taire qui est peu français et qui n'a rien d'américain.
Il y a plaisir â exprimer ooa félicitations au Pré-
sident qui tient le drapeau étoile. Nous n'avions pas
tort, un an avant la guerre, de rêver que M. Woo-
drow Wilâon apportait avec s« politique personnelle
quelque chose de neuf pour son pays et pwir le
monde. Ce Bochs de Kant avfait failli nouB brouiller
depuis.
Les réalîtéfi politiques réconcilient.
CCI t, Google
LE MESSAGE A M. GOMPERS
& septembre 1917.
M. WilsoQ continue ce curieux mouvement alterné
qu'on pourrait dé&nir la concentration des réalités
' du pouvoir et le déploiement des fictions juridiques.
Aucun chef d'Etat n'est plus acharné à se réclamer
de la démocratie, aucun n'est plus Jaloux de ta pos-
session et de l'exercice d'une autorité qui confine à
l'autocratie.
On sait qne le vocabulaire démocratique de
M. Wilson ne nous a jamais inquiété, en raison des
sens varié», parfois piquants, revêtus par oe terme
aux Ëtats-Unis d'Amérique. Il y a un demi-siècle,
tes adversaires de l'esclavage noir et de la cbevalerie
du sud étaient dits républicains. Aux partisans de ce
r^ime étaient attribuée la qualité de démocrates'
Uae trfle démocratie selon le cœur de Platon,
â'Aristote et d« ce prodigieax aristocrate virginien
Edgar Poe, e^t certainement conciliable avec tous les
régimes qui sont, qui furent ou qui seront en vigueur
dans «otre Europe entre l'an 1200 et l'an 2000. Nous
doutons qu'on en tire quoi que ce soit do favorable
aux régimes sociaux ou politiques communément
'qualiftéë do démocratie dans l'ancien continent.
DÉMOCRATIE ET ORGANISATION SOCIALE
Du poiat de vue eoropéen, M. Wilson, dans une
lettre au président de la C. G. T. américaine,
M. Gompws, avoue du reste que « la guerre a une
t ttttd w M a é. la réaction ». Mais il ne prend pas garde
jb, Google
sa LE PRÉSIDENT WILSON
que cette réaction de l'éaergie et de l'inégalité se
trouve bien compensée dans l'intérêt syndical ,et ou-
vrier par des phénomènes d'ascension des classes et
de reclassement social. En effet, s'il y a dana le
domaine politique pur une réaction déterminée par
la nécessité d'un commandement unique, d'une dis-
cipline exacte, d'une hiérarchie rigoureuse, d'une '
entrave enfin mise aux délibérations des bavards
(toutes choses dont l'action wîlsonienne témoigne très
clairement), le domaine sooial montre l'accroisse-
ment de l'importance et de la valeur d'un certain
nombre de travailleurs de plus en plus nécessaires &
la victoire: leurs salaires élevés, leiîr fonction accrue,
leurs droits ou développés ou mieux reconnus témoi-
gnent qu'ils s'installent de mieux en mieux dans
l'organisation générale et que celle-ci s'enrichit d'élé-
ments nouveaux tout à la fois plus libres (puisqu'ils
sont plus puiisants) et mieux difïéreociés (parce que
c'est dans un travail spécial que leur importance
s'accuse et que se montre leur succès)'. La guerre
produit donc une montée nouvelle, une nouvelle
promotion de classes sociales, c'est-à-dire l'heu-
reuse ascension historique d'un élément national,
pendant qu'elle oblige la démocratie proprement dite
soit à se démettre de ses pouvoirs politiques entre
les mains de quelques chefs influents et puissants,*
tels que le président Wilson, goit à céfler à la pres-
sion des armées extérieures et des chefs étrangers,
comme fait la démocratie russe, soit enfin à osciller
douloureusement entre l'organisation militaire et la
dissolution politique comme dans un autre pays
qu'il n'est pas nécessaire de désigner nommément :
CCI t, Google
LE MESSAGE A M. GOMPERS 53
pays où fleurit de la façon la plus nçtte l'antinomie
du national et de l'électoral, du technicien et du poli-
ticien, du démocratique et de rorganique.
L'ORDRE DU JOUR DES CHEMINOTS
Le président Wilson parie à M. Gompers de tout
autre chose, en vue d'aboutir aux actions néces-
' saires de paix intérieure et d'activé mobilisation ex-
térieure. Mais dans un pays aussi ancien que le
nôtre, saturé d'oraisons emphatiques et sauvé par
son scepticisme, le remède des remèdes est la vérité,
telle que nous la disons à M. Wilson, telle que nous
la dirons à ces cheminots dont on a lu l'ordre du
'jour fédératif du 3 septembre*.
A notre sens, il faut parler aux cheminots français
comme le président Wilson n'a pu parler aux cégé-
tistes américains. Nos cheminots se font une grande
illusion: ilsappréhendentune politique de régression,
1. < La FëdératioD Nationale des Cheminots, tout en affir-
mant sa ferme Tolonté de se tenir à l'écart de toute politique,
mais considérant les répercussions que peut avoir la solution
de la crise actuelle sur l'action de la classe ouvrière ;
> Considérant la nécessité d'une politique de confîance et de
largeur de vues, sauvegardant sa liberté d'action et préparant
des libertés nouvelles ;
• Proteste, contre la campagne as presse menée à travers
cer'aines personnalités contre la classe ouvrière, et dénonce le
•bul que veulent atteindra les auteurs de cette campagne qui
est de jeter le discrédit sur les organisations syndicales et
ouvrières et de paralyser leur action de demain ;
• La Fédération Nationale des Cheminots déclare qu'en
accord avec le prolétariat confédéré elle saura faire échec à
toute politique de régression et de répreesiort sociales, > L'es-
pion Almereyda venait de périr en prison, et l'affaire Malvy
s'annonçait : nos politiciens essayaient d'y entraîner la classe
onvrière.
CCI t, Google
H LE PRÉSIDENT Vtt»Oti
<ïe répression soictates. L'essorîndastriet développé par
]a guerre a donné trop d'importance à toim les ouvriers
de métier ponr qne leurs corps d'étM n'y trouvent
point avantage et avancement médiat et immédiat.
Cette valeur nouvelle a commencé par leur assurer
d'abord la vie sauve : il' a fallu les préserver, les
garder, les mettre à l'abri dans l'usine, dan» la mine
et dans l'atelier ponr permettre aux combattants de
défendre le territoire eomme il fallait. II a fallu en
môme temps leur attribuer des salaires rémunéra-
teurs. Il a fallu etiRn leur accorder dans l'exercioe
de leur métier soit des prérogmtivea nouvelles, Soit
un usage plus étendu des prérogatives anciennes :
l'institution et la reconnaissance des délégués d'ate-
liers est un signe entre bien d'autres de ces progrès
d'organisation sociale qui fortifient et tempèrent l'au-
torité des employeurs en la limitant et en l'éolairaot.
Dans cette voie professionnelle, il semble que la
nécessité générale et les intérêts particuliers des
travailleurs aillent souvent de pair : plus l'ouvrier
collaboreraàrefFort delà guerre, plus il développera
sa situation, et je vois bien qu'inversement cette
condition développée lui permettra d'être un auxi-
liaire plus efficace dans la défense de la patrie. Les
deux causes sont liées très étroitement. Qu'il y ait
des heurta de détail et des désaccords aocidentelsr
c'est !a vie. D'ensemble, de haut et de loin, la con-
cordance emporte tout ; chacun. Etat, patrons, ou-
vriers, soldats, simples citoyens, enfm tout le monde
a intérêt à ce que le sentiment de l'intérêt commun
domine et règle les conflits éventuels.
..^Google
UN BON PORTRAIT DE M WILSON
JO décembre 1917.
II faut lire le livre très beaa, très riche et très net
que M. Daniel Halévy vient de publier à la librairie
Payot sur le président Wilson.
M. Daniel Halévy, voilà quelque vingt-cinq ans,
fut le premier à rectifier quelques préjugés intéressés
que des anarchistes essayaient d'accréditer en France
sur Nietzsche. Sa rectification porte aujourd'hui sur
une image trop mystique, et trop idéaliste, que l'on
DOUB a faite de M. Woodrow Wilson, Cette dernière
image a été, en partie, et provisoirement, adoptée
en France malgré les sages et heureux pronostics de
Jacques Bainville. Les mandements de M, Wilson
et quelques articles de son programme primitif con-
traignirent, ou peu s'en fallut, à cette erreur. Mais
ceux qui ont vu M. Wilson corriger, modifler, com-
pléter les principes et les conséquences qu'il en tirait
au fur et à mesure que son esprit se rapprochait de
son objet et avançait dans la connaissance de l'Alle-
magne, les dociles observateurs, les lecteurs attentifs
ont peu à peu discerné le réalisme de Wilson tel
qu'il se montre et s'accentue d'une pièce à l'autre,
au désespoir des socialisants cosmopolites et philo-
boches. Nous n'avons eu pour notre part, qu'à revenir
au Woodrow Wilson entrevu il y a quatre ans aux,
derniers feuillets de la préface de mon Kiel et Tan-
ger; il y est salué comme un nouveau docteur de
r«atorité personnelle, de l'ordre incarné et vivant.
giizcdiv, Google
56 LE PRÉSIDENT WILSON
INVENTIONS ET EXPÉRIENCES COUTEUSES
Nous ne partageons pas toutes les idées de son
biographe. Notammentsurlelcantismede M. Wilson,
qui ne me paraît pas douteux, et dont le fait ae con-
cilie fort bien avec d'autres idées plus justes. Mais
je voudrais dire surtout que l'auteur de cette exceK
lente et loyale étude de ce que l'on nomme • la démo-
cratie américaine » se fait, je crois, des illusions sur
le pouvoir de l'invention en matière d'organisation
sociale et politique. Pour souscrire complètement à
ses idées, il faudrait n'être d'aucun temps, d'aucun
pays et ne pas sentir que les brillantes expériences
sociales et politiques sont exécutées sur la chair de
millions et de millions de malheureux vivants, nos ■
concitoyens, nos proches et nos amis. Il ne s'agit pas
d'inventer des solutions brillantes, mais de poser le
problème par rapport à eux et aux enfants de leurs
enfants, je veux dire avec une économie si prudente
qu'elle doit aller jusqu'à l'avarice.
Un Napoléon dit : c J'ai cent mille hommes de
rente. » C'est un bel inventeur. Un Bourbon,
deux Bourbons, trois Bourbons (ils s'appellent
Louis XVIII, Charles X et Louis Philippe), régnent
trente-trois ans et, au milieu des pires difficultés,
ne font pas une gronde guerre. Avant eux, après
eux, les empires et les républiques devaient faire et
perdre leurs guerres. Eux, non. Ils n'inventaient
pas. Ils se moquaient d'inventer. Ils suivaient la
politique nationale et paternelle de leurs aïeux.
jb, Google
UN BON PORTHAIT DE M. WILSON 51
UN HOMME ET UN ÉTAT
Cela dit, cette réserve faite, je ne saurais exprimer
les satisfactions de tout genre qu'apporte un livre
comme celui-ci. D'autres qui viennent aussi de l'Amé-
rique nous racontent toutes sortes de choses.
Celui-ci les explique. Et puis il discerne, il distingue.
Sur l'admiration déchaiiiée dans le vieux monde par
les institutions du nouveau, M. Daniel Halévy écrit
avec réflexion :
Peut-être eùt-il été plus sage d'admirer l'excellence
des habitudes civiques qui diatinguent les populations
de langue anglaise et le bonheur d'un peuple pour
lequel les heurts politiques étaient bien diminués par
les ressources et l'immensité infinies du territoire sur
lequel il vivait dispersé.
M. Halévy nous montre aussi comment Wilson,
jeune et alors théoricien, concevait l'autorité dans
son" livre le Gouveme^nent congressionnel :
S'il y a un principe parfaitemont évident, écrit-il, c'est
celui-ci : dans toute affaire, qu'elle soit gouvernemen-
tale ou commerciale, il faut se fier à quelqu'un, afin
qu'on sache, si les choses vont mal, qui doit être puni.
Afin de faire marcher votre commerce avec la rapidité
et le succès que vous désirez, vous êtes obligé de vous
fier, sans arrière-pensée, à votre principal employé, de
lui donner les moyens de oous ruiner parce que vous
lui Tournissez ainsi des motifs de oous servir. Sa répu-
tation, son honneur ou sa honte, toutes ses espérances
commerciales dépendent de votre succès. La nature
humaine est à peu pcës la même dans le Gouvernement
que dans le commerce des tissus.
Les meilleurs Gouvernements sont toujours ceux à
CCI t, Google
H LE PEÈSIDENT WÏL80N
qui l'on donne beaucoup de pouvoirs eu lear faisaDt
comprendre qu'ils seront abondamment honorés et
récompensés s'ils en font un bon usage et que rien ne
pourra les mettre à l'abri des châtiments les plus sévères
s'ils en abusent.
Cette méthode Wîlson est naturaliste. Elle observe
la nature des hommes en sociétés, leurs sociétés
d'aujourd'hui et celles que montre l'histoire... Et lui-
même est expliqué par son histoire. Il descend, dans
les deux lignes, des premiers émigrants, des premiers
colons. Il est né, il a véca, professé, administré dans
te Sud. il appartient au parti démocrate. Il est donc
un aristocrate. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit
incapable d'entrer en communication avec le peuple.
Lisez celte page saisissante. A la fin d'un beau
discours de guerre, prononcé à Kansas-City devant
15.000 agriculteurs, le 2 février ;
Lorsqu'il eut parlé, le préaident dit à la foule :
<• Je vous demande de me laisser terminer mon dis-
cours en chantant avec vous America... •>
Les 15.000 assistants, chacun d'entre eux agitant,
a la manière américaine, le petit drapeau nattenal
dont il était porteur, acclamèrent la proposition de leur
chef. ■ Le président, lisons-nous dans le Sun du
8 février, se tenait dans une attitude dramatique, la
main gauche sur la poitrine, la tête rejetée en arriére
tandis qu'il chantait. Aprôa qu'eut cessé le dernier son
du dernier vers, les assistants voulurent chanter une
deuxième fois, et M. Wilson conduisit leurs voix avoc
ses mains tendues. •
Ne dirait-on pas quelque prédication de Mistral?
Eh oui I ce président, chanteur, professeur et prêtre,
reasemble au grand poète politique de la Provence.
CCI t, Google
UN BON PORTRAIT DE M. WIL80N 59
Et, 81 l'on réfléchit à cette ressemblance, elle peut
nous aider â préciser l'idée qu'il faut se faire de la
vie nationale aux Étatâ-Unis. Les Tocqueville y ont
vu une manière de modèle, autant dire un type
arrivé et usé. Ceet autre chose : moins et mieux,
car c'est un germe en voie de se développer, une tige
qui n'a encore poussé que ses brins. Son signe de
jeunesse extrême, c'est cette confusion de tant de
magistratures naissantes, cette réunion du lyrique,
du religieux et du politique, dans le cœur et la tête
du même personnage. Les différences ne sont pas
nées encore. Tous les commencements ont vu de ces
_ beaux mélanges. Avant Mistral, Orphée et David.
Mais alpha n'est pas oméga, et commencement est
loin de terme parfait. La nébuleuse n'est pas le sys-
tème. Il semble que M. Daniel Halévy ait profondé-
ment vu cela, car il te fait sentir à. toutes les pages
et, ainsi, son Wilson théoricien et praticien du réa-
lisme guerrier nous dessine enfin une image à
laquelle nous pouvons ajouter foi, donner confiance,
espérance, sans abdiquer notre raison et sans faire
de concession sur les intérêts vitaux de notre pays.
giizcdiv, Google
VALEUR DU FORMULAIRE WILSONIEN
Les amateurs de paix sanglante, révolutionnaire,
caduque, grosse de guerres nouvelles ne pourraient-
ils pas être invités à quelque modération dans leurs
sentiments, à quelque fixité dans leurs idées? Hier,
ils témoignaient à nos alliés anglais, américains ou
italiens une défiance pleine de passion, qui s'exha-
lait en murmures injurieux devant lesquels nous
avons dû secouer ici, plus d'une fois, certains anglo-
phobes du parti Caillaux. Aujourd'hui, c'est une '
autre paire dé manches : le président Wilson, le
ministre Lloyd George ayant parlé eu un sens qui
parait favorable à certains systèmes, voici qu'il n'y
a plus de salut pour l'Entente hors des doctrines de
l'illustre Gallois et du grand Américain ! On doit jurer
par elles. C'est uniiouveau serment civique, un sacré
covenant* qu'il ne faut plus transgresser d'un pas.
Nous qui nous sommes montrés plus amicaux, plus
reconnaissants et même plus civils envers nos hôtes,
alliés et amis d'outre-mer, nous nous sentons aussi
plus libres.
Chaque pays a ses besoins, chaque nation » s(3n
génie, chaque histoire nationale représente un cer-
tain degré, un certain stade de développement qui
n'est pas, de toute nécessité, le stade et le degré de
la nation voisine, si proche soit-elle par le cœur ou
jb, Google
VALEUR DU FORMULAIRE WILSONIEN 61
par l'iotérét. Le langage politique, surtout quand il
est oratoire et s'adresse à de vastes publics popu-
laires, reflète forcément ces états d'esprit, îws dis-
positions morales. Ce sont des langages différents,
dont il suflit que le sens général concorde. Ou, pour
faire une comparaison plus précise, ce sont des juge-
ments dont le dispositif doit être identique chez tous
les alliés, mais dont les raisons et les motife peuvent,
sans grand dommage, varier d'une nation à une
autre nation. Pourquoi pas, en eFTet? Qu'importent
les motifs invoqués, si, de toute part, les alliés, quels
qu'ils soient, quoi qu'ijs disent, veulent d'abord faire
la guerre victorieuse, ensuite en tirer uae bonne paix?
EN FRANCE ET HORS DE FRANCE
Il y aurait, au contraire, des inconvénients, et très
grands peut-être, à vouloir, à toute force, unifier, uni-
formiser les motifs*. Wilson et Lloyd George disent
cequ'ilsjugentpropreetce qui est propre, en efFet,à
entraîner les populations de leur race, de leur langue
et de leur pairie. Traduits, leurs sermons restent
lointains. Ils agissent un peu ^ur notre petit monde
politicien, qui 6st de confession analogue ou sur
lequell'idéalisme septentrional a déteint. Mais, par
'exemple, sur la masse française, grand, immense
déchet! Le résultat est facile à mesurer : ce langage
juridique et religieux dont se repaissent avidement
les auditoires des grands pays protestants, oe lan-
gage qui les entraîne et les stimule aux mesures de
guerre et aux espérances victorieuses, ce langage ne
t,Googlc
62 I^ PRÉSIDENT WILSON
prend et n'agit en Franceqaelorsqu'Ueat«dditioiui4
d'excitations pacifistes et défaitistes qui vont & ren-
contre (fu but poursuivi. L'expérience est faite, ii n'y
a pas à la recommencer.
Pour l'esprit public de la FrMice. cette expérience
est peut-être plus ancienne qu'on ne le croit. Bll« ne
date pas d« la guerre.
Pendant cent vingt-neuf ans, les Français ont eu
le temps de faire le tour des idées libérales, démo-
cratiques, révolutionnaires : est-ce la foute de ces
idées, est-ce là leur propre? il importé peu, mais 1«
fait est U: si l'anarchie «st de tous lea temps, de tous
les temps l'excitation au murmure, à la révolte, au
pillage, au chambard, la forme positive de l'utopie
a cessé d'agir. Elle n'encourage plus k l'hction ns-
tionale.
Obliger les Français à faire la guerre, & risquer
leur vie et oelfe de leurs frèree pour des idées qui oa
leur chantent pas du tout, pour des rêveries qui na
leur montent aucunement à la t6te, c'est une forme
de la tyrannie démo<»mique, du bâillon libéral et du
gouremi^aetu d'opioion, qui valait la peine d'«tr«
calculée et prévue. Elle exiete. Elle essaye da e'isQ-
. poser. Il importe de la repoussât dans l'intérêt de 1«
victoire, 8'autoris&t-«Jle des noraa les plus reepeo-'
tés. Le oatéchisrae de Wilson vaut pour Les Améri-
cains qu'il entraîne, le catéchisme de Lloyd Geu^.
pour les Anglais qu'il électrfee. Il n'y a auoun motif
de l'imposer ici : non pas même la volonté améHoaiae
ou at^laise, qui respecte la nôtre, puisqu'elle passe
la mer pour la défendre et la secourir contre les pré-
tentions de la volonté germanique.
jb, Google
LA PAIX PAR LA VICTOIRE
16 juin 1918.
La question que nous ne cessions de nous poser se
pose aussi par deU l'océan.
Dans sa vigie de la Maison Blanche, l'homme qui
incarne les idées de droit et de justice en matière
intvnationale s'est demandé ce qne serait ]a paix
tant que l'armée allemande, l'armée d'invasion de la
Belgique, de la France, de la Serbie, de la Rouma*
nie, de la Russie et de l'Italie n'aurait pas été
détruite et annihilée par les armées de l'Alliance. L«
président s'est répondu qu'une semblable paix serait
une simple et brève suspension d'armes accompa-
gnée de quelques simagrées sacrilèges. Et c'est là-
dessus que, répondant à l'éloquente dépèche de bien-
venue de M. Poincaré, M. Woodrow Wilson a écrit,
a gravé sur l'airain de la raison humaine la fière
I^rase rendue publique à U dsJie d'hier qui porte
que l6 peuple amérioun t est convachos qui c'est
SSULBURNT P&R LA. VICTOIRE QUE LA P&IX PETIT ÊTftB
ASSURÉE >.
Ces mots dits et écrits, il devient absolument exhct
et juste de penser qu'il y a < étroite et intime coopé-
ration » entre les peuples alliés.
Tout ce qui pense, tout ce qui réfléchit parmi eux,
tout ce qui s'y âève au-dessus de la sottise des partis
sent par l'esprit et par le cœur la vérité du grand
programme, très dur mais très n^cessfûre, qui vient
de leur Atr« tr«e4 de Washington.
giizcdiv, Google
LA TRADITION AMÉRICAINE .
6 Juillet 1918.
Pratiquement, le discours prononcé avant-Mer par
M. Woodrow Wilson se résume en quelques paroles
d'une énergie noble et directe : ( ...A cette lutte, il
ne peut y avoir qu'une issue. Le règlement doit
être définitif. Il ne peut comporter aucun compromis.
Aucune solution indécise ne serait supportable ni
concevable. » On n'est pas radical plus national, ni
jusqu'auboutistfl plus résolu. Tel étant le dispositif,
peu importent à beaucoup d'entre nous les motifs. Ils
applaudiront. Et ils applaudissent déjà. Et ils ont
bien raison. Faisons comme eux.
Cela n'empêche pas de lire avec atteatioo les
motifs et de faire, non des critiques, ni des réserves,
mais les distinctions nécessaires. Cent de quoi le
l'emps a eu soin :
M. Wilson a formulé hier quatre principes de paix^.
Ils sont tous conrormes à la plus sereine justice. Mais
on voit aussitôt que deux d'entre eux resteraient inopé-
rants si rA41emagne demeurait telle qu'elle est, et que
le^ deux autres consistent prêciséntcnt à demander la
réforme intérieure de l'Allemagne.
Il reste donc à modifier la forme de l'Allemagne,
et dans la voie de ces modifications qui peuvent être
1. Voici les quatre principes: a, desU'uction ou réduction de
l'autocratie, considérée comme seule cause des guerres ; b, en
tout problème ethnique, considérer la volonté propre et intriii-
sÈque du. peuple iiiia ao cause, abstraction faite de l'hitÉrSt bu
de l'avantage des autres peuples ; e,
nnorale commune ; d. Société des Nai
,, Google
LA TRADITION AMÉRICAINE &>
politiques, mais qui peuvent entraîner des rernsmie-
ments territoriaux, les préoccupations d'équilibre ne '
seront pas évitées. Voilà donc une vaste zone d'inno-
vation, qui est bien ouverte et sar lesquelles on peut
tomber d'accord. Mais c'est encore du pratique.
N'ayons pas peur de voir le reste de près.
UNE ODE AU PASSÉ ET AUX MORTS
Disons d'abord ce qu'il faut dire. Nous avons
affaire à un magnifique discours, dont la beauté est
ennoblie et sublimée encore par un sentiment vif,
ardent, profond, communicatif, religieux de la tradi-
tion virginienne.
l>a solennité du début en montrera la puissance
d'évocation :
Messieurs du corps diplomatique.
Mes concitoyens,
Je suis heureux de me retrouver avec vous dans le
calme de cette retraite, siâge antique de tant de délib6-
rattona, afla de parler un peu de la grande signification
de ce jour de l'indépendance de notre nation. Le lieu
est paisible et solitaire. Le tumulte du monde ne
trouble plus sa sérénité, comme ce fut le cas aux
grandes journées d'antan, lorsque ie général Washing-
ton tenait ici conseil avec les hommes qui allaient,
d'accord avec lui, créer une nation.
De cette modeste colline, ils découvraient le monde
et l'embrassaient dans son entier, ils le voyaient dans
la lumière de l'avenir.
Et plus loin, la belle reprise :
Du haut de cette verte colline, nous devrions, nous
aussi, pouvoir contempler et comprendre ce monde qui
s'étend autour de noua...
MAURRAS — WILSOK 6
3 b, Google
LE PRÉSIDENT WILSpN.
Çqfftme çût dit hq'w poète Auguste AoseUier,
peU 09t projet^ f d^ns I4 lumière antique f ; eela f^it
songer à l'oracle dont pftrie Kiistel ^^ Coi^langpa.
(sonseilUnt au« cîto.veiis en p^nl 4e placer leurs
délibèr^fions le pli^a près possible di) pQpseil et de
la sagesse dw plus nombreux : ^Is compriment que
cela signifiât le voisinage et l'inspiration de leurs
Morts-.- Si toute la Cité antique reposa sur le cime-
tière, il faut SR rflntlrâ compte que la cité moderne
n^ saurait trouver en un autre lieu des fondements
solides. Tel était l'avis du dornier grand philosophe
français, qui n'ept pus M. Pergson, mais Attguste
Comte- Tel est le sentiment vécu et pratiqué pSF le
philosophe qui gouverne lu plus modepfie et le plus
vaste Etat de l'univers.
Il va demander à la tombe de Washington et,
comme il dit en termes d'une poésie rare, è. « l'at-
mosphère du lieu > cette chaude lumière issue du
respect du passé, sans laquelle on voit petit et l'on
na coBÇfiit rien de grand.
TROt^ CONTRASTES
Cela posé, le lecteur attentif de ces éloquentes
paroles éprouve en avançant dans le texte lé senti-
ment extrêmement yif 4^9 contraste^ qui éclatent
tour & tour et qui se précisent de plus ea plus :
1* Contraste entre ce ton rituel traditionnel et la
thèse de révolution, de * révolte », de rupture avec
le passé, qui y est proj^ssét; à, çert^nes ligne^;
2" Contraste entre cette dernière thèse, toute révo-
lutionnaire, toute en défi aux auto{4tés, aux gouver-
nements personnels, et la très tff^u^ ftti^rité, )f; jj;our
ML.COOJ^IC
LA TR^ITION AMÉRICAINE 67
yernfiment trèg fqrt, très yigpiireux et très personnel
exercé par M, Woodrow Wilgon. pt npn Sflulemeiit
exercé, ce dçat l'Entente n'a qu'à se louer, mai^
avoué et défini par lui, cp dont le genre humain
le bénira quelque jour;
3° Contraste entré \^ thèse di; révolution libérale,
de ï révolte » gystémf^tjque, identifiée  rhi;^toira
même de l'Amérique, et cette énornie autorité spiri-
tuelle de M. WpQdrow Wilson, considéré comnie
docteur et comme pape ^es peuples alliée- Sous ce
nom, sous ce qi^ître, pn tente d'écraser, d'ensevelir
en fait, sinon en principe, toute liberté d'^npréoîer,
de raisonner, de penser, comme il est aisé de le voir
en quvrapt les j(:>^^nauf socialistes qni, pauvres
d'arguments, en reviennent toujours à cetfp autorité
abusive, abusivement invoquée:-M. Wilson, M. Wil-
son...
Entraînés depuis de longs siècles à l'exercice de
l'aiialTse et de la critique rationnelle, les l^'rançais
ne peuvent pas voir sans mal^se ui)e cpn^u^ipi)
pareille du pouvoir 8)jiri(uel et 4^1 pouvoirs poli-
ti(jues.
NOS TROIS PRINCIPES
A. Il n,'y a pasi fie f^soussion sqns fjberté d'^prit.
Un million d'hqçnmes en ^rmes sur le coi^ti^^^ ÇS|
un millioq d'I^omines en armes. Cela n'esï P^ }\^
argiiment. ^oaa ne qptntQçs p^ Ubér^)!:; , mais nous
n'avons jamais été d'^vjs ^^ ttrçr le cançtD cpntr^ 1«8
idées. Selon nous, toute la puisaapcj) Eimé}icç)ip^ pe
S]iffif pas à ét>ranler la ^npii^^i'e îflée yraje.
B. inversement, et cette protestation 0^(t|it^eYéç
giizcdiv, Google
68 LE PRÉSIDENT WILSON
contre l'opprefision des cerveaux, nous sommes quant
à l'action, pour l'autorité. Si, comme le disait jeudi
M. Pichon, l'on veut < l'indépendance des peuples *,
il faut voir ([ue c'est ûoe contradiction dans les
termes de les vouloir libres de l'étranger et libres
d'une autorité nationale intérieure; l'anarchie appelle
l'étranger, on ne s'affranchit de l'étranger que par
l'autorité chez soi.
C. Enfin, l'autorité a hesoin d'être traditionnelle.
M. Wilson associe de très près & son autorité ta
tradition. Sans doute, il donne i celle-ci une couleur
de révolte contre le passé, même américain. Mats, à
voir la chose d'un peu plus près on se rend compte
qu'il y a U un malentendu, né lui-même de malen-
tendus plus anciens.
LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE ET LA NOTRE
Dans le très curieux livre sur la France d'aujour-
d'hui, écrit par M. Barrett-Wendell, professeur à
l'université d'Uarvard, qui fut le premier titulaire de
la chaire Jame Hazen Hyde en Sorhonne (traduit en
1909 par Georges Grappe), on peut voir pages 305-
3it comment naquit ce malentendu. La Fayette et
ses compagnons crurent entendre de l'autre cdté de
l'océan un écho de la philosophie des Droits de
l'honmie A la mode de chez nous, et, selon moi, ils
étaient loin de se tromper complètement; mais ils
ne prirent pas garde à une chose, qui était, selon
M. Barrett-Wendell et beaucoup d'autres Américains '
compétents, • la nature essentielle de la révolution
américaine et du gouvernement durable qui en fut la
conséquence *.
giizcdiv, Google
I^ TRADITION AMÉRICAINE 69
Ils no virent pas ce qm notre historien expose :
Nos aïeux américains se serraient des mots de la
philosophie philanthropique française, exactement
comme nous nous eu servons aujourd'hui et comme nos
enfants continueront probablement & s'en servir aussi
longtemps que durera notre Képublique. Nul d'entre
nous -ne s'est jamais arrêté à les définir, même pour
son propre compte: en toute vraisemblance nous ne le
ferons jamais...
La liberté pour laquelle la rérolution américaine fut
faite, avait un caraciére différent de cette liberté que
proclamaient les esprits réTolntionnaires de France.'
Somme toute, à leurs yeux..., c'étaiL.. un profond bou-
leversemeiit k la fois des croyances traditionnelles et
de l'ancienne constitution du royaume qu'ils désiraient
réaliser. Pour nous, la liberté signifiait la sauvegarde
de notre propre société, lointaine, et an Gouvernement
délivré de toute ingérence étrangère... Sauf en ce qui
concernait la suppression de sa dépendance envers la
Cpuronne, la constitution de chaque État restait virtuel-
lement intacte...
... En réalité, notre action fut conservatrice- Ce que
nos aînés voulaient, n'était ni la mise en pratique d'un
nouveau système de gouvernement, ni les Droits de
l'Homme : c'était le régime qui s'était développé parmi
nous au gré du mouvement régulier de la nature- De
là notre force véritable.
... On ne saurait douter que le mouvement révolu-
tionnaire des Français ne reçût un grand enconrage-
ment du résultat heureux de la révolution américaine.
Les conclusions spéculatives de la philosophie huma-
nitaire semblaient justifiées par ce succès. Personne
n'a sign&Ié la différence qui existe entr^ une révolution
conservatrice et une autre destructive, entre une rôvo- .
lution fondée sur des droite déjà anciens et une autre
demandant des droits non consacrés par la tradi-
tion.
CCI t, Google
7t) LE PRÉSIDENT WILSON
Pltià Ma (pages Sl4-318}, M. fearret Wendell dît
encore :
Cette tentative fut faite avec un enthousiasme sec-
taire, au sein d'un peupla qui, aujourd'hui eiicoi'e,
demeure àans te prioè, le plus striciemeni prudent, le
plus instinetioement eonaeroateur de tous les peuples
modernes. On ne s'en prit pas seulement aux institu-
tions politiques et aux privilèges officiels avec la volonté
d'écarter ces obstacles du chemin. Comme nous l'avons
déjà vu, les révolutionnaires supprimèrent la religion
-<lu pays, imputant à crime, par décret législatif, ce qui
auparavant était considéré comme obligatoire. Si, de
nos jours, des réformateurs passionnés enooyaient en
prison, sans aois préalable, tout couple qui prouverait
qu'il est légalement uni, ili causeraient à peine un
plus grand désordre social.
On voudrait citer tout ce qu'ajoute de profond et
de pénétrant M. Barrett-Wendell sut- le même thème,
étendu même à des matières d'art industriel et iïnf-
bilier.
Le lecteur peut s'y reporter, il suffit d'avoir fourni
le rapide inoyea de dégager les éléments de qui-
proquo dont peut souffrir la lecture du dfernier dis-
cours de M. Woodrow Wilson.
POLtTIQUE ET MORALE
D'aillStli's,, l'illustre président ûous à fûurni lui^
mèine dans ses déclarations antérieures de quoi
pénétrer sa pensée au delà des termes complexes
dont elle est cuirassée et parfois obturée.
Ori connaît lés quatre articles de Son programme ' .
1. V, ci-desBus, p. 64, en noie.
jb, Google
LA tItADITiON AMÉRICAINE 11
Lë |>riacipal, ctitUi qui marque Ift méthode, est le
troisième; ReliSttns-eh lès premières lignefi :
3° Le consentemont de toutes les nations à se laisser
guider dans leur conduite les unes envers les autres
par les mêmes principes d'honnetir el de respect pour
la toi comibtihe de ta Sot;iêtè civilisée qui régiaseat leb
citoyens de tous les États modernes pris individuelle-
ment dans leurs rapporta réciproques.
En d'autres termes, l'individu propose à la société
l'observance des lois qui le règlent lui-même. Mais
cette offre suppose dans ta société le plus liaut degré
de concentration de pensée et de pouvoir, le degré
de personnalité et d'humanité : car il n'y a pas de
vie TTiorale sans volonté très définie, de volonté sans
mémoire, ni de mémoire sans conscience'. Ôr, un flot
de volontés individuelles sans lien, émues et oscil-
lantes sous des impuisions personnelles désunies, ou
sous des impulsions collectives irraisonnées, n'a rien
a humain. Unu foule n'est pas un homme, ce n'est
pas non plus une société d'hommes, c'est une béte,
dit le docteur Gustave Le Bon qui a profondément
étudié le sujet.
Il ne dit pas assez. La fouie n'est même pas animai
complet. EÛle est ordinairement régie jftar des lois
mécaniques qui la. font ressembler, plus qu'à toute
autre chose, aux i)outes du billard et au ludion du
bocal. Pour humaniser, ^lour élever à la conscience,
à la mémoire, à la volonté, une association d'hommes
U Notre objection t Ëté recueillie Août l'brgbne QeS Mho-
nieos d'Atnétiqini, The tfew Republic du 15 firrier 1919. Nulto
réponise n'a été doniiée, en Europe ni en Amérique, à cette vue
giizcdt* Google
72 LE PRÉSIDENT WILSON
ea tant que groupe social, une mise en ordre, et en
ordre vivant, c'est-â-dire une organisation, est indis*
pensable : des corps d'Ëtat y doivent représenter la
conscience; leur permanence, leur stabilité, lenr
tradition doit correspondre à la mémoire ; leur pou -'
voir personnel d'entreprendre et de progresser, à la
volonté. Si le pouvoir social est émietté, il ne se
connaît pas, il ne connaît ni son devoir, ni son pou-
voir, il n'a pas plus conscience du bien et du mal
que n'en a conscience une foule : comment serait-il
moral? Comment se rococnaîtrait-il des obligations
s'il ne se connaît pas lui-même? Comment encore
exercerait-il ces devoirs moraux si, uni dans l'espace,
il était divisé dans le temps, recommençait d chaque
instant sa vie commune, oubliait le lendemain ses
acquisitions de la veille et par conséquent la moda-
lité nouvelle autant que le fond permanent de ses
devoirs? Enfin même conscient et capable de sou-
venir, que pourrait être sa vertu si ia force da vou-
loir et du pouvoir lui échappait?
Si vous voulez des sociétés aussi capables de mora-
lité que les individus, il faut leur donner ce que pos-
sèdent les individus : un Gouvernement personnel.
LE GOUVERNEMENT PERSONNEL DE M. WILSON
Cela est si vrai qu'à sa première entrée en charge
de 1913, M. Woodrow Wilson étonna les assemblées
américaines en leur faisant les plus brillantes et les
plus claires apologies du pouvoir personnel. Il leur
déclara n'être point, comme tel de ses prédécesseurs,
une sèche entité, incarnation pure et abstraite de
la lot.
ib, Google
LA TRADITION AMÉRICAINE 73
Il 86 prêseittft comme un homme, résolu à exercer
un pouvoir humain. II me souvient fort bien que
M. André Tardieu fit ^lors observer dans le Temps,
combien cette attitude et ces formules étaient neuves
dans l'idéologie politique (sinon dans la pratique) de
l'Amérique. Mais M. Woodrow Wilson expliquait et
légitimait l'innovation par le nombre, la grandeur et
la gravité des nouveaux devoirs imposés à l'homme
d'Etat*.
Croyait-il si bien dire? Cela importe peu. Le point
sur lequel j'insiste est le suivant : M. Wilson incarne
un pouvoir personnel, M. Wilson a formulé, il y a
cinq ans, la thèse du jpouvoir personnel, M. Wilson
ne peut dénier aux peuples alliés le bénéfice de la
loi universelle qui, toutes choses égales d'ailleurs,
promet le succès, la prospérité, l'avenir à l'ordre
politique, mais destine au désordre les solutions con-
traires correspondantes.
La tradition est bonne pour son peuple : elle vaut
aussi pour le nôtre. L'excellence de l'autorité se vé-
rifie pour l'Amérique. Elle ne peut se démentir pour les
Européens, et c'est un abus de langage d'identiGer
l'autorité avec cette Germanie qui, d'un bien certain, a
seulement fait l'ignoble et stupide usage digne d'elle.
Le genre de progrès que l'on demande aux peuples
1. Nous interprétions alors c^tto atlituilc uommB un cas de
ta vieille éyolulion de l'Amérique vers le gouyememont d'un
seul. Le Haroey'i V/eeklj/ du 22 mars 1915 posait six ans
plus tord lit m^ine question en termes analogues : • Est-ce la
fin de la République ? > • Le président, gardii:n né de la Cons-
titution se prononce en faveur de la modification radii^ale, i>
conclut l'organe antiwilBonnien. J'ignore ce qui a pu Être dit de
l'attitude de reina adoptée en Europe pac' M" Wilson.
giizcdiv, Google
U LE l*itÊSlDENT WILSON
d'âccbm^Ur, notamment ciett6 assoéiàtidn jùrique
et mbrale pfbpàsëe ikux nations dé l'Entente (car
c'est à elles que, polir le motnent, avec grand Sens,
il limite leur Société), ce progrès à la toia aoclal et
moral, suppoÈo, au rebours dfe la thèse révolution-
naire contante, qii'tinlnstStuetà aussi Uh pOuvclii* t)ei-
^onnel dciué d'autorité, fotidé SUt une hiéfEtrchie
robuste, anîmé d'une ti-adition ELtdente et Qdétë. On
ne peut pas rêver d'humaniser le monde en le déTfer-
tébrant. Si la société dbit atteindre è. dès vertus spi-
ritilellég très hautes, il faiit lui doUilët' leS organes
naturel» de la spiritualité : en HValtiht SëS condi-
tions physiques à celle deâ mollusi^ues ou à céllefl des
vermisseaux, vfaus ntS poiivez pas abtehir la consti-
tution morale des vertébrés supérieurs.
C'est totit ce qu'il làUait démontrer, ce ulb Sëdi>
ble, pour mettre à tlu le léger poiHt de contradic-
tion entre le langage philosophique de M. Wîlaon
et les plans élevés et Vastes daiis lesquels se com-
plaît cette généreuse p6tlsée.
giizcdt* Google
LES PROGRÈS DE M. WILSON
Nous n'avons jimats hésité, quant à nous, à multi-
^ier les tiiîttques et [en objections pour toutes loj
parties du programme wilsonien qui nous ont paru
plus voisines des nuagfea que de la terre. Cependant,
au fur et à mesura des événements, il a fallu accor-
der que cet idéaliste avait de hautes et précieuses
parties de réaliste dans les deux bens du mot ;
d'abord, comme chacun le voit et l'entend, en ce
qu'il exâelle à manier les réalités et à faire arriver
l'objet de ses désirs et de ses volontés, ènsuito (et
ce second sens, moins commun, est le plus précieux),
en ce que les idées qu'il évoque sont évoquées dans
. leur sigtiificatioii concrète la plus précise, la plus
Par exemple, dit-il justice? Au lieu do la p&le et
cotonneuse déesse d'iœprimârie si vaguement évo-
quée dans nos caboûhes d'orateurs officiels ou socia-
listes, M. Witson uoii* des criminels punis, des pil-
lards rendant gorge, des spoliés dédommagcis et des
héros récompensés. Ses idées habitent la terre ou
tendent à l'habiter. Le moyen de faire qu'elles soient
accomplies est si peu négligé que je théoricien du
droit à fini' par se conlier frénétiquement & la déci-
sion de la force.
1. Ne fttuVil pas dire, maintenaDt: ooj/aitt (Noie de 1919).
u,-..,,,Cooj^lc
76 LE PRÉSIDENT WILSON
INTELLIGENCE, VOLONTÉ
Les réalistes européens peuvent donc juger Ifu'un
tel homme est naturellement appelé à comprendre
quelques-uns de leurs soucis. Ce n'est pas lui »jui
désarmera avant d'avoir désarmé l'Allemagne. On
ne le voit pas traitant de la paix arec une puissance
capable de rouvrir les hostilités au bout de six mois.
M. Wiison a eu le talent de propager on d'imposer
sa pensée parmi ses concitoyens ea des tenneB si
nets que les socialistes américainfi voyageant en
Europe font des réponses de patriotes et d'hommes
d'Etat qui éberluent Renaudel et assomment Lon-
guet. Ce trait de caractère tend aussi à faire considé-
rer M. Wiison comme une garantie de l'avenir euro-
péen. Mais les autres chefs de l'Entente? Je ne dia
pas : les Italiens. Mais les Anglais? Les nôtres? Il
n'a jamaifl été plus nécessaire de souhaiter à l'En-
tente cette personnalité d'esprit, cette décision, cette
volonté politique sans lesquelles il n'y a point de
claires vues d'avenir, elles-mêmei indispensables à
l'action énergique et heureuse dans le présent.
Le présent s'éolaircit sans doute, mais il se com-
plique certainement.
Nous allons sortir de l'ornière, quitter le chemin
tout tracé. Se défendre était relativement simple!
Mais attaquerl mais avancerl mais désigner nos
garanties, déterminer nos sanctions. Des héros suf-
fisaient ou presque, jusqu'ici. Il va falloir des calcu-
lateurs, et, bien plus, des divinateurs. Où r
trop attirer l'attention de tout ce qui pense s
qui va finir et sur ce qui va commencer.
t, Google
M. WILSON SOLDAT DU DROIT
SS seplembre 1918.
En lisant le dernier discours de M. Wilsou sur les
« buts positifs de la guerre », on admirera combien
l'idée du droit y devient concrète.
D'abord, elle est intransigeante, aussi intransi-
geante que put l'être autrefois le programme d'un
Bismarck : or c'est une force que de savoir dire bien
haut à l'ennemi que tel programme devra être
accepté complètement et sans équivoque.
Eoaaite, cette idée du droit s'oriente de plus en
plus vers la question de son efficacité.
Troisièmement, les Etats-Unis font un pas; ils se
présentent en hommes d'armes de ce droit vivant,
ila assument la respoosabilité complète des accords
à intervenir.
Quatriémen^ent, l'intér&t du monde entier est tout
à fait superposé à celui des nations. Mais les nations
comme la nAtre n'ont qu'à se féliciter de ce point de
vue; pour le faire sentir, je conseillerai de mesurer
l'importance qu'a pour nous l'annexion de la rive
gauche du Rhin, à l'importance du démembrement
de l'Altemagne : le premier point (simple but national
de guerre) représente une aatisfaolion appréciable,
mais grosse de difficultés si le second n'est pas
obtenu, et le second sans le premier (but de guerre
d'ordre universel) le simple retour de l'Allemagne
à sa division naturelle nous assurera la paix, on
' libre développement économique, politique, moral,
jb, Google
78 LE PRÉSIDENT WILSON
sans compter, dans les perspectives de l'avenir, le
retour de notre inf^uepoQ sur les r^ons du Rhia...
La France est aujourd'hui placée de telle sorte dans
l'Europe et dans l'univers que le bien public, conçu
exactement et réalisé dignement, concordera avec
sop bien le plus particulier.
Cp qui ne peut se raccorder ^u bien général da
monde, c'est le maintien de ce que M. Anatole France
a appelé •: l'exécrable unité allemande ». Le prési-
dent Wilaon doutait jadis de la valeur de ces ques-
tions territoriales. Je serais surpris que ce doute
(^'éternisât dans pa pensée : pour que, selon ses pro-:
près paroles, < les intérêts des faibles * soient ■ aussi
^acrés qu^ les intérêts dps plus forts s, il faut que
ces forts-là ou ne soient pas trop forts ou qu ils
soient des anges de loyauté... La force allemande
est démpsufée au physique, mais n'a jïimais connu
la mesure moraje depuis ^eux mille ans qu'on la voit
sévir dans l'histoire.
jb, Google
RISQUES DE GUERRE
ET SOCIÉTÉ PES NATIpNS
27 octobre 1918.
Le manifeste saciAljs^ est iine paiirre chose où
bn]]@ Rmitout I^ (Dfufque de réPexJQn: I| invite le
p^4 II ae 4éfftadre c^fS suggestions de V^^pr**^ ^^.
çpïiqflôtP et à flerviF 1^ droit, Maia qu'eRtend-il pv
l'esprit de conquête? ^f ce qi^i est entendu par là
(le ^}iip, par exepiplç) ne fait-il pas précisément
partie de notre Droit ? Si notre Drqit de 1814 çf 18}&
a été effacé par les > conquêtes > de Blùcher, les
socialistes auront le devoir de lo dire. Le pays
saura que pour eux le droit de conqviête joue contre
nous, mais pas pour nous.
Naturellement, M. Wilsfin est ut(}ie^ dsqs cffte
bataille intestine- M- W>l^o c'est Je^f bT^a séculjer,
cvoi^n^ilg- Nous poucrions dire au^ socialistes,
comme le fait M; Ruré, qti'ils (^oiQpfvqneiit hi^^ V^^
les parole^ et la doctrine du président sméricaio.
pUe «st pf^ci&que, certes, dans gpn vfpq, ^^ps soq
intention. Ce qui est su^si le c^s 4^ notce 4QÇtrine.
Elle n'funploie pas tirs fori^ulee. El|p utiljse des
formulas dans lesquelles les soci^li^t^ croient xe-
oQi^nftttre leqr pensée *. Mais un fegard plus appuyé
iBontrer^tt aii^ socialistes que le président WiUon
«•t nu espnt tCQg réaliste, i^p t^omm^ d'EJ|at; trop
■ l._ Catte communauté de laDgue 9. perpii? d'ailleurs aui
socùlisies de circonvenir' M. Wilson eCda Is tromper copieu-
sement sur U France.
giizcdt* Google
-80 ■ LE PRÉSIDENT WILSON
pratique pour ne pas s'écarter absolument de leur
pensée toutes les fois qu'il émet une prévision de
fait sur l'avenir. Il se rend compte que sa Société
des nations implique de graves chances de guerres
(analogues à la guerre de Sécession américaine, qui
n'est pas si ancienne I) et que cette guerre future
nous amènerait, nous Français, à en apporter le
poids le plus direct et par conséquent le plus lourd.
Dans ces conditions, le président Wilson comprend
que nous ouvrions leS yeux sur le chapitre des
garanties. Il les ouvre lui-même. Et les socialistes
n'ont qu'à feuilleter leur journal, ils en verront la
preuve dans l'Humanité.
LA PENSÉE AMÉRICAINE
L'ont-ils oubliée? Que je la leur rappelle. Ils ont
donné eux-mêmes en grande pompe, eu soulignant
le caractère officieux de cettti publication améri-
caine, un article de The New Republic où l'oa disait
en propres termes que l'on s'expliquait i Wa-
shington l'hésitation des Français à s'engager dans
la Société des nations. -^ Pourquoi ? Parce que
cette Société était trop pacifique ? — Nullement : à
cause des risques de guerre qu'elle impliquait.
Et justement dans un article plus récent reproduit
hier par l'Europe nouvelle, sur un sujet voisin auquel
nous reviendrons, The New Republic s'étonne de
nouveau de t l'indifférence que manifestent les pen-
seurs politiques de la France < envers la Ligue, des
nations », maïs la réflexion dissipe son étonoemeat.'
car The New Republic écrit :
jb, Google
RISQUES DE GUERRE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 81
Ils ji'embfassent pas avec eftbousiasme l'idée d'une
Ligue basée sur de bonnes résolutions et des intentions
inexécutables qui assyrei'aîent à la France une pari
dans Coûte guerre future, mais ne lui assurerait pas
les secours oécossaires; la France a'trop tuis au Jeu
pour pouvoir adhérer & une Ligue des nations si elle
n'a pas la certitude que les autres associés de la Ligue
ne se déroberont pas à son appel au moment où elle
aura besoin d'eux.
Les Américainâ comprennent l'hésitation de la
France. Et ils en entrevoient le fond.
Ce commentaire est bien caractéristique. Si les
sooialistea avaient des yeux pour voir, un cerveau
pour penser, ils s'y arrêteraient d'autant plus que
l'Eurofe Nouuelie répète ce tju'avait écrit l'Humajiité
voilà quelques mois : the New Bepublic dispose
d'une € influence considérable ■ aux Etats-UtUs; elle
jouit d'uue autorité certaine « dans les milieux les
plus proches du président Wilson >.
giizcdiv, Google
jb,CA.>Oglc
Ill
L'ARMrSTICE
jb, Google
b, Google
AU PAIT PAR LE DROIT
25 novemb/* 1918,
C'est au cri de Justice! Justice! qu'il faudra accla-
mer le président Wilson à aon arrivée en Europe.
Nous ne croyons pas, nous n'avons jamais cru, en
ce qui nous concerne, à l'opposition radicale, à la
contradiction intime et directe des diverses idées sur
lesquelles le genre humain a vécu. On peut très bien
vouloir le Salut public et ne rien enlever à l'idée de
Justice, on peut être un ardent sectateur de l'Ordre
public sans rien vouloir envier d la notion de la
Vérité, tout au contraire I Le cas est fréquent où le
soin des intérêts les plus généraux de l'Homme con-
corde point par point avec les préoccupations du
patriotisme concret.
Nous en sommes lâ,en ce qui concerne la guerre.
Nous pouvons généraliser hardiment. Nous pouvons
élever les questions à leurs termes les plus indépen-
dants et les plus exempts de toutes servitudes fran-
çaises. Nous pouvons en traiter comme s'il s'agissait
de Hurons ou de Patagons : de toute façon, les prin-
cipes restent avec nous et militent pour nous. Un
dommage gratuit nous a été^fail. On nous a attaqués.
On nous a envahis, nous n'avons aucune responsabi-
lité ni gfhinde ni petite dans les afireux dommages
qui nous ont été faits. Il faut réparer ce dommage.
Que'la France ffoit grande ou petite, bonne on maa-
vaise et digne ea elle-même d'estime on (f aTersiontc
giizcdiv, Google
86 ' LE PRÉSIDENT WILSON
ces modalités ne font rieii & l'affaire : on nous doit,
OQ doit nous payer.
Sans quoi, ayant été lésés, nous resterons endom-
magés et le dommage immense ne aéra pas réparé,
ce qui fera une offense flagrante au i droit > dont on
nous annonçait sur tous les tons le règne ! Non par
au nom du patriotisme, mais au nom du Droit, non
pas au nom de la France martyre, mais au nom de
l'Humanité offensée, nous demandons ce qui est
demandé dans tous les cas dos particuliers molestés.
Dans l'ancien droit public ^e l'Europe, il était
reconnu que la guerre payait ceux qui avaient eu la
peine et fait l'effort d'en dicter la fin. On veut ima-
giner des principes plus jeunes, des lois d'une tradi-
tion plus «écente. On veut porter l'argument flaal
devant un tribunal international où l'idée de puis-
sance sera sacriQée à l'idée de justice. Ce nouveau
système ne touche en rien au fond des choses, n'y
ajoute rien, n'en retranche rien.
Au lieu de réclamer aux AHcmands en tant que
notre vaincu de juillet-novembre 1918, il s'agira de
faire rendre gorge au demi-vainqueur d'août 1914-
juillet 1V18, et cela reviendra abSolumeiTt au môme.
Par quelque bout qu'on l'entame, de quelque ins-
tance militaire ou judiciaire qu'on le poursuive, que
l'iin parle paix de justice ou paix de puissance, le
résultat ne change poinb La situation matérielle et
la situation morale contiennent les mêmes ai^antages
pour nous.
Soyons aussi 'ardents, aussi énergiques, aussi
sages que nos ennemis: ils ont joué des principes
démocratiques et de l'évangile de M. WilBon pour
jb, Google
AU FAIT PAR LE DROIT 87
essayer de sauver letir domination, leur patrie, leur
existence nationale elle-même ; ayons la même har-
diesse et la mâme activité pour employer, défendre,
utiliser nos victoires et leurs sacrifices. M. Wilson
ne paraît pas sentir complètement nos raisons de
défense nationale et de précautions ^ venir ; expo-
sons-lui  voix haute nos motifs de morale pure : je
le répète, faisons autour de lui retentir le cri de
justice.
Il peut être inditïérent aux invasions futures dont
nos citoyens et nos soldats sont préoccupés. Mais le
passé est le passé, le mal acquis est bien acquis. Il
ne peut éviter d'en considérer les dégAts. Ou le
Boche nous les paiera ou nous aurons A le payer et
dans ce cas, l'amélioration rêvée par les philosophes
et lés juristes représente une pure fuiitasmagorie
sans valeur que M. Woodrow Wilson, dans la clarté
de sa oonsoiencê, dans la droiture de son cœur, dans
le réalisme de son esprit, sera le premier à désa-
vouer.
Ce que nous disons au nom de notre principe se
trouvant corroboré parle principe qu'on nous pro-
pose, pour peu que ce principe soit pris au sérieux,
il faut nous en emparer et nous en servir hardiment.
Laissons les socialistes admettre conune intangibles
et irresponsables les Etats et les nations, i l'heure
même où ijs viennent de les soumettre verbalement
au même régime que les autres personnalités
humaines. Leur position est insoutenable. Leur
verbiage est fait de mots sans corps. Acceptons les
idées générales reçues d'outre- mer pour tenir avec
fermeté à l'exacte réalisation de leur sens. Nous
jb, Google
88 I.E PRÉSIDENT WILSON
devons obtenir par là tout ce qui nous est dû pour
d'autres raiaons. Des négociateurs intelligeats Scel-
leront A faire sortir les réalités utiles des droits les
plus rigides et les plus absolus. Ainsi 0t Talleyrand
A Vienne. L'idée de légitimité, qu'il noue rendit
favorable, était une idée juridique. D'une autre idée
juridique dâine*nt pressée et précisée peuvent sortir
des résultats d'autant plus favorables qu'aujourd'hui,
à la différence de 1814-18i5, nous ne sommes plus
vaincus, mais vainqueurs. Etsi des toiles d'araignées
filées par des métaphysiciens 'et des idéologues
étaient capables d'arrêter la fortune de la patrie en
pleine victoire, les institutions et leurs hommes
assureraient des responsabilités si grandes que nulle
des fautes passées n'y serait comparable. Ce serait
la faillite absolue des unes et des autres.
Franchement, à ce point, je n'y saurais croire. Ni
les hommes républicains, ni les institutions républi-
caines ne sauraient oublier jusque là ce qu'ils ont
de français. Il fut relativement facile au repré-
sentant du roi I»uis XVHI d'invoquer la raison
d'être commune de tou9 les trônes européens. II
sera au moins possible au représentant des ■ démo-
craties > européennes de plaider devant M. Wilson
cette idée de justice infinie qu'il a le plus souvent et
le plus éloquenunent invoquée. Je ne suis ni démo-
crate ni sectateur des obscures et confuses divinités
juridiques invoquées à tout bout de champ; mais
ppur le salut du pays, pour la clôture de la frontière,
pour la sécurité des générations & venir, pour le
bien-être du combattant, l'aisance et la facilité de '
l'éi^noniie général«,*je serais, pour ma part, aussi
AU FAIT PAR LE DROIT 89
disposé qua tout autre à mettre au service* du rrai,
des arguments flottants et des considérations plutôt
vagues.
Telle est ma cynique pensée. Je souhcùte à nos
plénipotentiaires le même cœur. ;
t, Google
LA BELGtQUE ET LE WILSONISME
G décembre 1918.
A les voir d« près, il y u autre chose qu'un thème
ti'ès général dans les importauts discours prononcés
à l'Elysée hier soir. Des actions y sont en germe.
Non précisément ces actions d'agrandissement et
de renforcement territorial que tous les bons esprits
s'accordent i prédire à la Belgique nouvelle et que
Bainville, hier, définissait heureusement en ces
Tout ce qui est lielge doit être belge. Une Belgique
solidement constituée, maîtresse cbez elle, bieu assise
sur ses Seuves, ta Meuse et l'Escaut, est indispensable.
Ce ne sont pas précisément ces hauts problèmes
qui étaient agités k l'Elysée hier, mais des problèmes
plus hauts, plus importants encore. Le roi Albert a
ajouté à son rappel des souffrances, des espérances
et des victoires communes, un bel acte de foi certaine
è. l'amitié française, ot spécifié que la Belgique
devait être ■ dégagée des servitudes internationales
que faisaient peser sur elle des traités que la guerre
a profondément ébranlés », et M. Poincaré avait
déjà dit que la Belgique serait * débarrassée des
entraves de cette neutralité qui n'a pas été pour elle
une garantie • et recouvrerait « son indépendance et
sa souveraineté >. Là-dessus, en effet, l'opinion csi
unanime en Belgique et en France. Il ne faut plus
que la Belgique puisse s'endormir è. l'ombre de la
LA BELGIQUE ET LE WILSONISME 9t
plus trompeuse des promesses internationales. Il ne
faut plus que ta grande &me de ce peuple héros et
martyr puisse être livré aux hasards de la vigilance
et de la prévoyance d'une petite poignée de bons
citoyens guidés par deux rois de tête et de coeur.
Elle a eu Léopold, elle a eu Albert. Avec des esprits
moins lucides, des caractères moins trempés, quel
piège eût tendu à sa bonne toi et à son amour de la
paix le • chiffon de papier * de 18^! Autant l'indé^
pendance établie et reconnue huit ans plus tôt par
le roi des Fritbçais fut un bienfait européen, autant
cet accord in£érnational qui suivit était décevant,
captieux, précaire. Ni Albert I", ni M. Poincaré, ni
la Belgique, ni la France n'en veulent plus.
WILSONISME OU ANTIWILSONISMET
Mais, ce disant et ce faisant, il importe de voir et
de savoir ce que l'on fait et ce que l'on dit. On fait,
on dit, on affirme et on réalise une doctrine qui
tourne absol^^ment le <Ios è. la doctrine de la Société
des nations. On pose, on règle, on établit les prin-
cipes de U liberté des nations du moment que l'on
abolit des « servitudes internationales > et qu'à la
garantie soi-disant donnée par les pui.8sances ^ l'Etat -
belge, yn substitue les risques et, comme "dirait
Platon, les beaux risqiies de l'indépendance pléniére
et de la complète souveraineté.
. C'est un pas dan^lavoie del'évolution qui emporte
l'Europe depuis quatre siècles. Ce n'est aucunement
un pas dans le sens des principes du président Wilson.
Le dictateur et pape de l'Amérique ou ne dit rien ou
propose un système de servitudes intematio-
92 LE PRÉSIDENT WILSON
nates, el' ce ayatème lui-même né aérait rien s'il
n'apportait une limite à l'indépendance et à la sou-
veraineté des Etats. Or, en ce qui concerne la Bel-
gique, l'effet matériel de cette guerre, de toutes les
souffrances endurées, de tous les efforts déployés,
sera d'écarter même sans discua^ion la garantie juri-
dique et la défense morale repràsentées par de
purs acGorils internationaux: la Belgique et son roi
demandent i l'Europe qui les aime et les admire la
- permission d'user 'd'une liberté plénière et d'établir
leur sûreté par la liberté de leurs- mouvements
matériels et moraux, de leur activité diplomatique
et de leurs préparatifs militaires. Cela est raison-
nable et juste? Cela, direz-vous, est la juste le^on
pratique tirée du mépris témoigné par Bethmann-
HoU*eg aux accords internationaux? Cela, en somme,
participe de la majesté des vérités rationnelles que
l'expérience confirme? Assurément, et c'est pour-
quoi cela est aussi tout ce qu'il y a de plus antiwil-
Le wilsonisme serait-il un système réactionnaire?
Contredirait-il le droit CI de l'évolution? Eh I cela
n'est peut-être vrai que d'un wilsonisme inférieur,
. celui dont nous régalent les organes d'extrdme-gauche.
Le président américain nous a souvent paru corriger
ce que ses principes ont d'un peu archaïque ou rigide
par une acuité de regard, une'sonsibilité an fait qui
remst tout au juste point.
giizcdiv, Google:
SOCIÉTÉ DES NATIONS
■ OU POLITIQUE D'ÉQUILIBRE »
7 décembre 1918.
Les nationalités garderoulrelles leur sttktut juri-
dique d'aujourd'hui et d'hier? Eesteron (.-elles indé-
pendantes, souveraines, inviolables, maîtresses de
s'allier à qui leur semble, de rompre l'alliance si le
cœur leur en dit? Bref, demeureront-elles pures de
ce qui a été appelé vendredi à l'Elysée servitudes
internationalesi
Ou, au contraire, le type des traités conclus en
1839 et garantisstht la neutralité belge sera-Ml pro-
longé dans l'espace et dans le temps? Tous garanti-
ront-ils & chacun, chacTin garantira t-il à tous l'invio-
labilité du territoire et l'indépendance de la nationa-
lité? La société liinitée fondée (avec quel areniri)
autour de l'Etat belge deviendra-telle une société
illimitée dont les organes (à créer) et les forces '
armées (à mettre sur pied) auront la charge de veiller
sur tous les Etats de l'Europe et du monde?
L'escadre qui amène M, Woodrow Wilson et son
conseil de 150 jurisconsultes et statisticiens apporte
ou plutAt rapporte à l'Europe un^ extension de la
méthode de 1839. Les machines diverses qui ont
apporté et remporté sur la terre-et sur l'onde les roia
Albert l" et George V semblent plutôt être venues-
déposer sur nos bords un principe favorable À l'au-
tonomie absolue des Etats.
t, Google
M LE PRÉSIDENT WII.SON - .
M. WILSON DEVANT LES FAITS
La conciliation verbale de^ deu^ formes de statuts
n'est paa impossible, les motions nègres -blanches
étant toujours Hcites dans les congrès, qa'îls soient
de socialistes ou de diplomates. Mais d'une part, il
ne faut pas se faire d'illusion, il y a là deux idées
oontradiotoiVes, et même deux < droits > opposés,
c'est-à-dire, en'puissance, deux termes de conflits
aigu«. Et, d'autre part, au bout de ces quatre années
de guerre, la race humaine, si vaillante et vigoureuse
qu'elle soit, ne parait pas d'humeur à s'épuiser, en
ce moment, siir des idées pures, si inflammatoires
qu'on les suppose.
Dans sa majorité raisonnable et digne, le genre
humain est disposé à s'apaiser en s'arrëtant à im
moyen terme plus ou moins netteinent déûni, mais
reposant, mais confortable, ej qui permette tout à la
fois mouvement et ordre. Tel est, tout au moins,
notre vœu. Le c chiffon de papier • de 183tf a sobi
en 1914 une telle disgrâce que nulle école ne saurait
. demander aux Belges, aux Anglais, aux Français de
^re désormais une confiance sans réserve aux enga-
gements de l'Europe. Il semble bien en résulter que
plus un instrument diplomatique obtiendra d'adhé-
sions,* plus il accroîtra ses risques de dédit. Cette
voix du fait est liien propre à faire réfléchir M. Woo-
drow Wilson, mais il n'est pas douteux non plus que
le désir'universel de paix future est une force morale
qu'il y a utilité à captpr pratiquement et. s'il est pos-
sible, k traiisformer en loi positive.
Sans retarder la conclusion du traité, on peut inté-
t, Google
SOCIÉTÉ DES NATIONS 95
resser à son observation et à sa durée toutes les
puissances de sentiment et d'intelligence qui sont en
vigueur de nos jours. On peut essayer do le sceller à
l'efSgie de tout ce que les relations internationales
' ont gardé d'intéreâbant et de considérable.
Pour vivre en paix, il faut que les hommes puis-
sent communiquer. Ce sont Ie« facteurs de ces com-
munications immatérielles ((ui importent. Lettres,
sciences, arts, et par-dessus tout religion. C'est en
développant les bonnes relations 4e ce genre que
l'on oppose aux passions et aux intérêts concurrents,
semences de guerre, un correctif solide qui porte en
soi la paix. '
M. Woodrow Wilson s'appliquera à cet ordre
d'idées, lorsque, ayant vu l'Europe et mesuré nos
maux, il s'occupera d'en rechercher les remèdes.
Son penchant naturel est de croire ceux-ci simples,
faciles, directs et comme & portée de la main. Il
apercevra la difGculté. Sans doute les statuts d'une
société des nations se rédigent sans trop de peine :
le malaisé et même le pénible sera de découvrir le
moteur moral, l'aliment spirituel, le pain et le char-
bon vivants do cette ingénieuse machine humaine.
La peur de la guej-re ne sufRt pas. Il faut trouver la
peur efficace de l'injustice. Il faut trouver aussi de
quoi limiter les intérêts et équilibrer tas passions.
Par là, M. Wilson sera en droit de penser que le
vieux système de l'équilibre avait matériellement du
bon. Et amené aussi & scruter l'état philosophique,
moral et religieux de l'Europe, peut-être que, désolé
de ce qu'il aura discerné, il se demandera si la
sagesse ne sera point d'aller faire un tour du côté de
jb, Google
96 LE PRÉSIDENT WILSON
ce Vatican avec lequel on essaya de le mettre en
coacurrence, mais auquel il serait très sage de pro-
poser une nouvelle < alliance religieuse » sur le
modèle que notre Auguste Comtes^a déjà rêvé.
M. WILSON CONTRE LES HOMMES DE DÉSORDRE .
Car, pour ce qui est du concours dont les éléments
d'extrême-gauche lui seront prodigues, il aura bien-
tôt fait de voir que les obefs socialistes et uième
syndicalistes solît bien loin d'être mûrs pour une
action vraiment pacifique et humaine : ces ennemis
de la guerre extérieure sont de violents fauteurs de
guerre intérieure, et leurs idées ne tendent qu'à la'
démagogie et à l'anarchie. Il serait trop naïf de
prendre ces agitateurs intéressés pour des paci-
fiques. .. Le bon ordre est le moindre de leurs soucis.
Ils en détestent la seule image jusqu'au fond du
steppe russe, et sa réalité en France les irrite ou les
scandalise : — En vérité, se croirait-on eu Répu-
blique? disent-ils.
Que diraient ces pauvres esprits de l'ordre améri-
ricainl Le président Wilson ou se.ra déçu s'il ignore
absolument ce milieu-là, ou, s'il est averti, tes
marques de politesse qu'il lui donnera comme à tout ,
le monde seront sans proportion avec les bruyantes
manifestations et les enthousiasmes artiEciels que
ces messieurs préparent. Les amateurs de trouble en
seront pour leurs frais, les perturbateurs se trouve-
ront pris à. leur piège.
Telle me parait devoir être la vérité certaine. Nog
calculs personnels nous semblent confirmés par ce
que disent bien des Américains à bien des Français :
giizcdiv, Google
SOCIÉTÉ DES NATIONS 97
Pourquoi vous méfîâz-vous de Witson avant de con-
naître ses dispositioDs actuelles? Il a suivi, puis dirigé
i'opiniou américaine vers la guerre, avec toute notre
presse, il a uni dans un mdine hommage dereconnais-
saQce Louis XVI, Vergennes, La Fayette et la Révo-
lution. L'opinion américaine v'eut une paix sévi^re et
dèBnitive. Witson lasuivra. Nefailespas de conjectures
défavorables. Attendez qu'il ait parlé, ici.
Que nous gênions les formules de notre presse socia-
liste par notre façon de pratiquer le régime démocra-
tique, de respecter toutes les libertés, quittes, lorsqu'il
le faut, à les abandonner aux mains d'un chef momen-
tanément autocrate, cela n'est pas étonnant. Mais
notre manière devrait réjouir les partisans de l'autorité
unique du chef qui, chez nous, a été le vrai artisan de
la victoire.
Faites-lui confiance. Faite s- nous confiance, nous
n'avons marchandé ni notre affection, ni notre sang, ni
notre argent. Nous la méritons autant que les Anglais,
dont vous venez d'accueillir le roi avec enthousiasme.
On imagine quelles réflexions peuvent être
échangées de ce point de vue. Elles sont la vérité
même. Le président Wilson est un philosophe en
m$me temps qu'un homme d'Etat. II a réussi à servir
(avec quelle hauteur de vue, avec quelle noblesse)
la cause de notre Occident civilisé, c'est le service
capital dont nous devons lui savoir un gré éternel
et c'est le souvenir qui ne peut nous quitter. Quant
à sa pensée, homme de pensée, il nous saura lui-
même gré de la discuter avec franchise et netteté.
D'un libre échange de vues sortira vraisemblable-
ment un accord rapide sur les faits acquis. L'accord
sur les principes, sur les faits à instituer, en sera
sans doute plus laborieux, maisj'ai la conQance qu'il
est possible et sera, malgré tout, facile li l'oQ s'avise
giizcdiv, Google
98 LE PRÊSIDEf<T WlLSON
d'orienter l'esprit de M. Wilson ver3 le plâil solide
que doit adopter toute action morale dans nos pays.
Qu bien l'action wilsonicnne s'adressera à. l'enthou-
siasme idéologique, et ce sera un feu de paille aussi
trompeur que les autres, qui durera tout juste ce
^u'il faudra pour permettre à l'intrigué allemande
d'en profiter.
Ou l'action wilsonienne empruntera les vieilles
routes vénérables, solidement construites et fortement
battues, des traditions, des mœilrs, des cultes et de
tout ce qui a constitué les forces spirituelles de l'Occi-
dent: parelles, bien des idées neuves peuvent s'incor-
porer définitivement aux esprits et aux volontés. Ni
les Etats, ni les dynasties ne seront des alliés mépri-
sables à ce point de vue. Il faudrait pouvoir se servir
de tous les éléments de ce qui vit déjà pour instaurer
une vie meilleure. Au contraire, un plan neuf avec
dés matériaux neufe, sur un emplacement neuf, cela
suppose une poussée préalable de destruction bolchc-
viste qui est précisément ce dont M. le président
Wilson a hOrteur, nous assure-ton.
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IL FAUT EXPLIQUER M. WILSON
A LA FRANCE
8 décembre 1918.
Nous avohe cru fdire œuvré de bons citoyetis ëb
noua efforçant plusieurs fois d'expliquer 1^ France à
M. Wilson, Nous ne changeons pas de métier en
expliquant aussi M. Wilson à la France.
Son vocabulaire, sa doctrine son « dogme » y
paraissent souvent plus mot'àux et plilâ religieux tjue
politiques. Une influence extrême de Kant a dû être
relevée autrefois, avant l'intervention. Ce kantisme
s'est atténué : non les habitudes sermonnaires d'une
civilisation où, depuis la Réforme, le clergé n'est pas
difTérencié dans l'Etat, où l'éthique et l'ecclésiastique
font corps dans toute exhortation appelée à conduire
les hommes. Mais cette confusion de l'ordre moral et
du politique n'exclut nullement la vigueur, ni même
la violence de ce dernier élément. Rappelez-vous
M. Lloyd George. Dans les commencements, il prê-
chait tout autant et tout aussi bien que M. Wilson.
E!h bien, voyez les résultats de ces beaux prêches;
sans coup férir ils ont capturé la splendide flotte
allemande tirée des réduits de l'Elbe et du canal de
Kiel. Si l'on ne savait quelle action hardie et forte a
déterminé co bienfait, le miracle ferait la paire avec
celui des trompettes de Jéricho.
Ou je me trompe fort (ce qui est d'ailleurs possible)
ou M. Wilson nous étonnera de la même manière que
M. Lloyd George parlesérieux, là fermeté jet, l'i-pro-
jb, Google
100 LF PRbSIDENT WILSON
pos de son esprit pratique. N'a-t il pas déjà com-
mencé? La [»^digieuse beeogae matérielle menée à
bien en moins de deux ans de luttes ne dépose-t-elle
pas en faveur de ce sentiment? La mise sur le pied
de guerre d'un pays vingt fois plus grand que le QÔtre,
aussi vaste qu'un continent, ne répond- elle pas aux
reprociies de rêverie, d'utopie, d'une philosophie exté-
rieure et inférieure à la vie? Ce qui étonne, ce qui
nous étonne, nous Français, nous sceptiques-nés,
' c'est la méthode si prddicuse, c'est le langage de ce
prêche si confit de dévotion et presque de supersti-
tion! Mais quoil cela même n'est pas inexplicable
peut-être, ni irréductible aux conditions daus les-
quelles cette parole et cette pensée se font jour.
LA PATRIE ET LA NATION DES AMÉRICAINS
Il faut se représenter les Etats-Unis d'Amérique
dans leur étendue géante comme dans leurs pouvoirs
sans mesure. Un nombre d'hommes relativement
petit, dont nous connaissons quelques-uns, y nour-
rissent de hautes, de profondes ambitions nationales.
Mais ils sont les premiers à nous en avertir, notam-
ment notre confrère M. Morton Fullerton dans ses
beaux livres et ses précieuses brochures < , leur natio-
nalité se fait, elle n'est pas faite encore. Cette guerre
y concourra fortement. Mais pour entraîner des
masses aussi nombreuses à affirmer et à constituer,
les armes à la main, une nationalité définie, ce serait
un cercle vicieux qued'invoquer, d'attester l'argument
giizcdiv, Google
EXPLIQUONS M. WILSON A LA FRANCE 101
national. Leurs souvenirs nationaux sont forts, mais
limités, ils en ont vite fait le tour : La Fayette et
Washington en sont lea colonnea d'Hercule dans le
passé. Leur patrie aussi est i faire. Précisément,
parce qu'il est très vif et très fier, comme il est très
récent, le patriotisme américain ne comportant pas
de longues réserves dut être ménagé par un homme
d'Etat aussi avisé que Mi Wilson: sensible et exalté à
la surface, îl a besoin d'être un peu détourné de lui-
même de crainte qu'en s' analysant il ne s'affaiblisse,
M*' Baudrillart qui revient d'Amérique ne nous dit-
il pas qu'A Chicago il a compté des catholiques appar-
tenant â vingt-six nationalités différentes? Nationa-
lités doit signifier ici, comme au moyen âge, langues '
et même races. Ajoutez que les vingt-six foyers
primitifs européens ou asiatiques ont pu fournir aussi
des adhérents à vingtrsix fois vingt-six religions ou
sectes différentes. Et voua pouvez conclure que s'il
est prudent et politique de fortifier, de dovbler le
patriotisme américain en faisant des appels vigou-
reux  d'autres sentiments du même ordreoud'ordre
convergent, ils doivent être choisia aussi généraux et
même aussi vagues que possible sous peine de créer
deadissensioDsetdes troubles là où il s'agit de cimen-
ter l'union,
MORALE ET RELIGION AMÉflICAlNËS ■
Encore ne parlons-nous que des villes. Mais dans '
les campagnes où la population est loin d'être agglo-
mérée, les différences morales sont accrues par les
éloignementg matériels. Iià encore, à plus forte rai-
vta, si l'on veut se faire entendre,,8i l'on veut réunir,.
>:|nicJb, Google
LE PRÉSIDENT WILSON
rasspiD^ler, )1 faut reco)inr ^i;x principes foodamen-
taux de l'ordre élémentaire, absolu, qui ont excité
l'enthousiasme raisonné et grave, la foi sérieuse des
oommen céments de l'humanité et de la cité : — Tu
ne tueras point. Tu np trahiras point. Tu ne mentiras
point. Tq ne voleras point. Tu seras liuqiaîn envers
les prisonniers et les misérables. Tu seras juste... Si
hautes et si pures que soient les abstractions morales
enveloppées dan^ ces préceptes, elles sont cependant
familières au colpn coipme au portefaix d'Amérique :
es sont cpUes que l'an prêche au tefnple ou ^ l'église
chaque dimanche, et ce sont celles que répand le prêtre
ou le ministre quaqd le vagon dominical s'arrête au
fond d'un pays d^ défnp))enieiit. D'idées générales
plus actives, ni plu^ puissantes, d'idées -forces, plus
efficaces, l'Amérique prise dans sa maesp n'en con-
nait point, réserves faites du souvenir (iç gratitude
gardé à l'intervention de Lquis XVI. On eût perdu
son temps à lui prêcher une prise d'armes politique
contre le germanisme. Enpréchant la croisade mor^e,
au nom du Juste et du Qon paq^re l'Inique et le Mal,
M> Wilsop 4 atteint son but qui était le nôtre : il a
été compris, suivi. L'eût-it été autrement? Voilà pe
qu'il faut regarder.
Ce regard sardes réalités moins complexes qi|e ïen
nêtres ne diminuent certes pas l'énorme danger
et le danger pressant, que comporte l'appUcation
- directe et simpliste de principes aussi généraux &
des situations aussi dif^çiles. H. Wil^on pat inno-
cent de ces répercussions malheureuses. Ce qui est
régression de ce côté de l'océan, ce qfie nous avons le
droit de jqger trop vague ou trop général ppyr régler
^Google
len- 1
Bité ^
EXPUQUONS M. WILSON A LA FRANCE 103
nos affaires, représente là-bas un formulaire naturel
et rationnel qui s'explique par les états naissants
d'une civilisation, d'une nationalité, ei d'une patrie en
voie de se définir.
Comprenons bien ce dernier point sî nous désirons
nous faire comprendre.
giizcdiv, Google
IL FAUT EXPLIQUER LA FRANCE
A M. WILSON
a décembre lOiS.
Hier, en expliquant M. Wilsoa à la France, nous
montrions que l'origine toute réaliste de son idéologie
tient à la nature d'un peuple qui commence, d'une
civilisation qui est à son printemps. Si les principes
de morale élémentaire qu'il a dû utiliser sont extrê-
mement généraux, c'est un signe de l'extrême jeu-
nesse des organisations et des unions qu'il fédère.
Plus anciennement mêlé aux difficultés de l'Europe,
voyant de plus près les hautes dilTérences qui exis-
tent entre des contractants éventuels pour lesquels il
propose un contrat uniforme, M. Woodrow Wilson
atténuerait ou nuancerait ses propositions.
Au fur et à mesure qu'il se rapprocherait de nous,
et donc à chaque tour de l'hélioe de son navire,
M. Woodrow Wilson se rendrait mieux compte des
questions concrètes qui, avant de dresser l'acte de so-
ciété des nations, obligent à. examiner l'être physique
et moral des sociétaires, leurs vertus, leurs vices,
leur vigueur, leurs faiblesses, leur degré de richesse
ou de pauvreté, enfin les moyens dont chacun dis-
pose pour obéir au Juste ou lui désobéir, pour com-
poser avec ses ordres ou pour mener contre lui une
lutte ouverte. En un mot, plus préside nous, plus
près des choses, M. Wilson rendrait à des questions
territoriales la faveur, le crédit qu'il leur a refusés.
M. Wilson verrait que les solutions juridiques nose
giizcdiv, Google
KXPUQUONS LA FRANCE A M. WILSON 105
suffisent P4B. Leur fermeté, leur poids varient avec
les forces qu'elles meuvent, les forces respectives
dès Etats contractants, forces nées des situations
bien plus que des inteutlons.
Toat cela, ne demandant qu'un peu de réflexion,
irait de soi si lee principes wilsoniens ne subissaient
en arrivant en Europe un traitement qui en change
la forme et le fond à tel point que l'on peut le nom-
mersaus erreur une transmutation véritable. Cequi là-
bas sonnait la vertu, une vertu presque héroïque, celle
qui s'arme pour le juste et le beau, sonne par ici le
plus bas des vices qui est la lâcheté ou l'inertie
quand ce n'est la haine civile. Ce qui là-bas est la
volonté d'imposer le respect de vies innocentes devient
ici le goût pervers de sauvegarder des vies crimi-
nelles. Ce qui l&-bas respire la guerre sacrée en vue
d'une paix profonde et durable n'affei;te, n'em-
prnnte ici un son et un aspect moral que pour
fomenter laguerre intestine et impie. Des termes iden-
tiques, des formules presque pareilles tirées de ce
qu'une humanité jeune renouvelée par une terre
neuve peut montrer de plus fier, sont sollicités à
signifier les déairs et les vœux qui circulent dans les
éléments dégénérés et parmi les milieux décadents
d'un état social dont la maturité et la perfection
"impliquent forcément beaucoup de déchetsrLes signes
du jeune élan vital américain sont captés et inter-
prétés ici comme s'ils concordaient aveÉ nos régres-
sions, nos fatigues, nos maladies.
NOS HOMMES MALADES
C'est, en effet, un véritable malade social que la
jb, Google
106 LE PRÉSIDENT WILSON
petite puignée des chefs et agitate^irs du socialisme
français. Leur autorité depuis ia gi;«rrp est tombée
4 rien. Leur reste d'influence réelje ne vaut que
par l'Etat et l'administration, où la plupart de ces
messieurs se Bont embusqués fructueusement. La
masse populaire est fixée sur leur valeur întel-
lectu^lle (ils se sont toujours tro;flpés), sur leur valeur
morale (inférieure à. certains égards à celle des pires
politiciens de Tammany}.
Lorsque M. ^ilson faisait, 4^"^ ^ou récent mes-
sage, allusion aux < gens du peuple > que son pro-
gramme idéaliste et mystique séduirait, il a pu
songer légitimement au peuple d'Amérique et de tel
ou tel Etat européen que je m'abstiens de désigner,
ne le connaissant pas ; pour la France, l'erreur serait
lamentable et profonde si les chefs socialistes qui
lui écrivent, lui télégrapbient, se préparent & le
recevoir et à l'aller voir étaient considérés de M. Vfoo-
dtow Wilson comme les représentants légitimes des
ouvriers et des travailleurs^ Ce ne sont pas ^es
« gens du peuple ». Ces messieurs sont d^s {npssieurs.
Ils ne font jamais peiivre de leurs dix dpigts que
pour écrire t^es professions de foi ou des articles,
lueurs mains ne sont pa^ calleuses. Il soitt les para-r
sites et les proRteurs, mais démasqués, mais déconsi-
dérés, de la politique sociale et ouvrière française.
La profondeur du discrédit; auquel ils succopibent
explique la rage violente et la fureur désespérée
avec laquelle ils font chez nous le jeu de l'Ennemi.
Quand donc ils s'emparent de certains fragments
de proposition wilsonienne, quand ils en développent
certains aspects de modération et de justice uniûté-
giizcdiv, Google
EXPLIQUONS LA FRANCE A M. WILSON 107
raie qui semblent (nvorables au p«uple allemand, on
peut juger qu'ils infligent à la doctrine américaine
ezactepieiit le même outrage qu'au peuple fraiiçais :
ilq l'exploitent, ils superposent le parasitisme ipné
de leur politique intéressée et alimentaire à des
vues nobles, désintéressées, généreuses, dont ils
espèrei)t> (Jégager non le bien de la France, non le
bien de l'ATnârique, non le bien du prolétariat fran-
çais ou américain, mais leqr bie;) ^ eu^, leur sale
bien, profit et pftturp, leur humt)1e et tfonteuz feveiiu.
Sq effet, s'ils s'attachent à ces yuea, ce n'est point
du tout pour les approfondir, les eiamînpf, les
adap^r, les discuter et, par un échange d'idées,
attentif et consciencieux, les améliorer en les rappro-
chant du réel : point du tout. Ce qu'ils en tirent tout
d'abor^, c'est une espèce de formulaire tput verbal à
recevoir en article et symboje d'une foi, qu'on assène
apif gens coinme une pierre ou un bâton. Société des
nationsi joue un r^Ie de talismai). C^s mots proférés
soqt S)ipposés iuibuB d'une vertu magique. Il faut les
pn^aqpper. Il ne faut point les dîscpter. Il ne faut pi
les accroître d'un éclftirci^sement, ni les diminuer
d'une méprise op d'upe équivoque. Jl faut surtout
bien se garder de rechercher ce qui permettrait à
ces mots, à cette idée pure, 4e passer, enfin, dans le
royaume des faits. Qui prononce, qui articqle ces
vocables est le bienvenu. Mais qui veut les com-
prendre et les interpréter, raca, maudit soît-il...
Il n'y a pas d'indice plus net de la manoeuvre politi-
cienne et de l'intrigue intéressée.
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LE PRÉSIDENT WILSON
SACHONS CAUSER AVEC M. WILSON
Nous Français, patriotes, en union étroite avec les
profondeurs de notre peuple éprouvé et meurtri-
nous recevons M. Wilaon non seulement comme un
ami, et un trëa grand ami de notre patrie, bienfai-
teur et très grand bienfaiteur de t'humanîté pré-
sente, mais aussi l'un de ceux sur lequel l'avenir
national et humain doit compter de plus en plus
pour la construction et l'affermissement de la paix
sacrée que nous désirons. Mais forts de cette com-
munauté de but, assurés de cette identité de désir,
nous De nous priverons pas, et bien au contraire, de
signaler au président l'obstacle où l'écueil aperçu le
long de la route commune.
Nous n'hésiterons pas à lui dire que sa foi absolue
au droit comporte une attention vigilante donnée aux
litiges que les notions de droit sont naturellement
capables de faire naître ou d'envenimer. Nous lui
ferons obswver que surtout après l'exemple russe et
ces craintes de bolchevîsme qu'il a lui-même res-
senties pour l'Allemagne, il faut bien prendre garde
de ne pas donner pour support k la paix entre les
peuples des conditions qui exciteraient ou facilite-
raient la guerre entre les citoyens. Nous le supplie-
rons encore de prendre garde à la qualité de certains
pacifistes qui, ennemis de leurs frères de race, ne
sauraient être bien sincèrement les amis des hommes
qu'ils ne connaissaient pas : de tels marchands
de haine intérieure devraient être mis au ban de
tous les Etats, principalement des Etats dénommés
Unis, puisque ces meneurs ne prêchent que la désu-
cdt, Google
EXPUQUONS LA FRANCE A M. WILSON 109
mon. En&n, si l'on regarde la vaste question alle-
mande, le grand réaliste qu'est Woodrow Wilson
sera aisément amené à jeter un coup d'ceil sur les
deux facteurs essentiels qui la dominent et la gou-
vernent, car l'une est l'histoire, l'autre la géographie.
L'histoire est mal famée sans doute! Elle fournit
des précédents et il est très vrai que les précédents
passent pour avoir toujours échoué ; mais le tribunal
de La Haye est un précédent, lui aussi ; est-ce qu'il a
réussi? N'a-t-il pas échoué, et plus complètement que
le traité de Vienne ou les traités de Westphalie?
Les échecs de la politique d'équilibre ne sont rien
comparés aux échecs de la politique du droit. Et
comment le droit pour agir, pour s'appliquer, se
passera-t-il des données de géographie ? Comment,
sans tenir compte de la qualité des parties, juger et
surtout faire durer les jugements et faire appliquer
les sanctions? M. Wilson n'y pense pas. Il y songe si
peu qu'il tombera parfaitement d'accord avec nous
que la méthode politique supérieure ne consiste pas
à exclure, mais à combiner.
Une Société des nations qui hébergerait une Bel-
gique sans défense et une Allemagne accrue, juxta-
poserait le bourreau et la victime sans autre résultat
que de les rapprocher en facilitant le forfait et d'en
multiplier l'horreur sous de beaux noms nouveaux
qui en resteraient déshonorés pour jamais. La vraie
Société des nations comporte la revision de la struc-
ture, du statut, des forces de chaque nation, et le
débat ainsi ouvert et conduit aboutira à des résul-
tats fructueux.
Est-ce impossible? Un seul cas nous parait devoir
giizcdiv, Google
110 LE PRÉSIDENT WILSON
faire dévier ces justes colloques : l'intrusibn de la
trout)b igDorahtâ et fartatisée des chète socialistes
toujours [irâts à remplacer le signe d'une idée par la
cocarde d'un parti, une objection ou ufae doctrine
par des injures ou de gros mots*. Avant de leur
prêter la moindre attention, Ife président américain
tout cbmme lé public français, sera sage de faire
une enquêté. Leur passé d'aràllt-guerre et de pen-
dant-guërre leâ iliontt-e si grailds amis de l'Ennemi
qu'tin seul trait doit réjouir et .satisfaire de la part
de tels philbboches : leur inimitié déclarée.
1. Ceat ejiactement ce qui s'est produit.
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. WILSON ET LE PAPE
10 décembre 1918.
M . Jean Carrère, journaliste romain, s'est souvenu
qu'il était !e poète des Buccins d'or pour annoncer
à son journal lé temps la grande nouvelle. Le vers
alexandrin qu'il éù a fait sopne vraiment comrfte un
or put :
Le préaident Wilgon rendra visite au pape.
Le pythagoricieû Lysis qui fit les premiers Vers
dorés ne pouvait y parler de S. S. Benoit XV, ni
de M. Woodrow WLlson, et pour cause. Mais il n'a
pas rythïné vérité plus substantielle, ni plus instruc-
tive leçon. Le président Wilson rendra visite au
papel Qu'est-ce à dire? D'abord que l'homme d'Etat
amé^ricain enfant {et combien dévoué et combien tra-
ditionnel) d'un peuple d'origine et de formation reli-
gieuse, le descendant des passagers du May flower,
le produit d'une racé de persécutés Et de Saints,
n'est ÉSpendant eii àUcune Aorte homme de préjugé.
Une des grandes forces morales de l'univera ayant
son point essentiel d'applicatioh' éh Europe, il ne
passera' pofût sur l'anôien continent Sanâ aller lui
pointer ses hommages de convenance supérieure.
Ensuite, iï. Wilson est homme pratique. Puisqu'il a
CQnstaTunlent dès questions' à régler avec les repré-
sentants ou lés sujets spirituels du Saint-Pèrê, éb!
bien, il va voir le Saint-Père et conférer avec lui de
façbA à les mieux régler A l'avenir.
giizcdiv, Google
LE PRÉSIDENT WILSON
CONCURRENCE OU COMPLÉMENT
Est-oe tout? Il y a autre chose. Le président Wil-
aoQ rendra visite au pape. Par nationalité, par posi-
tion, par goût peut-être, M. Woodrow Wilaon, sou-
verain temporel, a assumé un râle spirituel. Cela
Ijourrait â ire considéré comme un empiétement, soit
par lea ministres des diverses confessions anglo-
américaines, soit par le chef du catholicisme qui est
le type le plus pur du souverain spirituel. Mais, de
son c6té, le pape a fait beaucoup, beaucoup de poli-
tique ces dernières années, et de politique interna-
tionale, et d'internationalisme k teodonce paciâca-
trioe. De sorte que, s'il se plaignait de l'usurpation
de sa suprématie spirituelle par lechef d'Etat améri-
cain, celui-ci, moyennant un grain de fantaisie,
pourrait répondre que les plates-bandes de la souve-
raineté temporelle ont été aussi empruntées par les
pas du Saint-Pére et qu'ainsi l'o» est quitte : deux
empiétements égaux ne valent-ils pas un égal échange
de respects?
Cette fantaisie peu respectueuse mise à part, il
reste que M. Wilson a dû définir le Juste, le Bon, le
Mal, l'Inique et que S. S. Benoît XV a proposé
certains accords politiques d'un modèle plus ou moins
concordant avec celui de M. Wilson. Pour une raison
ou pour une autre, et même à tort ou & raison, ces
deux puissances se trouvent donc engagées sur le
môme plan, occupées des mêmes aspirations hu-
maines, possédées du même souci surhumain : si
donc la r^le était suivie du vieux jeu bien connu en
France, il s'ensuivrait qu'un choc et un choc violent
igiucdb, Google
M. WIL80N ET LE PAPE 113
eat promis aux deux . penonnagea, aux deux tono-
Uôna, aux deux idées en présence ou, si le choc
était évité, il le serait à la seule et expresse condition
qu'ils ne se rencontreront pas, qu'ils ne se verront
pas, qu'ils ne causeront pas et s'ignoreront avec une
pasMon pieuse et farouche.
Or, pas du tout ; le fait est autre, ils ne veulent
pas s'ignoreF, .
Le président Wilson rendra visite an pape
et tout annonce q^ue - la visite sera reçue avec la
lumte courtoisie qui en a arrAté la résolution. On se
verra, on causera et peut-être que l'on mettra en
commun, afin de mieux servir la cause commune, des
ressources de oosur et d'esprit qui ne sont ni rivales,
ni même concurrentes, mais oomplémeataires.
UTILITÉ DE LA VISITE
Si j'étais d'humeur d oser quelques pascirconspeots
dans la direction des hypothèses plausibles, je dirais
que de l'entretien pourrait sortir pour M. Wilson,
nourri d'une pensée impétueuse, mais, h bien des
égards, indéfinie encore, ces clartés plus précises,
ces olasslfications plus nettes, ces catégories plus
fermes et plus réalistes tant eu matière de morale
que de politique et de droit, que les dignes héritiers
de saint Thomas d'Aquin peuvent ofFrïr aux disciples
de Kant et même d'Emerson. En revanche, instruit
par l'expérience de ses vingt et un mois de guerre à
' l'Allemagne et de ses rapports fraternels avec les
Alliés, M. Wilson serait tout A fait dans son rftie s'il
L.Gooj^lc
tu LE PRÉSIDENT WILSON
mettait S. S. Benoît XV au courant de certains points
de fait qui sont vitaux pour nous, et que nos Alliés
ont forcément toujours présents à l'esprit et au cœur.
Jusqu'ici, des ambassadeurs (mais non l'ambassa-
deur de la France) ont pu en parler au pape. Un
chef d'Etat venu au nom des peuples attaqués et
envahis par l'ancienDe Quadruplîce aura plus d'au-
torité, étant d'ailleurs mieux renseigné que n'importe
quel diplomate...
Le prôaident Wîlson rendra visite au pape.
Il lui dira ce qu'il faudra dire. 11 lui dira ce qu'il
lui dira.
Je ne prétends pas que les choses se passeront
forcément comme je le dis, ni que les rOIes y seront
distribués avec cette égale harmonie. Mais le déair
n'est pas absurde, le vœu est raisonnable, me semble-
t-il. J'en formerai encore un autre : c'est que du
Quirinal au Foreign OfQce et de Zagreb à Lisbonne,
en passant par Paris, sans oublier Bruxelles et Buca-
rest, l'Entente fasse un acte de sagesse analogue au
n&tre : qu'elle prenne la chose comme il importe de
la prendre, c'est-à dire du bon cdté, du côté positif,
lumineux, utile'... Ici, nous n'avons pas ànous faire,
comme dit le peuple, une raison et nous pouvons dire
de la visite du 23 décembre prochain : Hoc erat in
votis, puisque nous écrivions, samedi, à cette place,
que M.Wilsonse demandera peut-ôtre si c la sagesse
ne sera point d'aller faire un tour du c6té de ce Vati-
can avec lequel on essaya de le mettre en concur-
1. On s'en est bien gardé.
CCI t, Google
M. WILSON ET LE PAPE 115
ronce, mais auquel il sera très sage de proposer une
DOUveUe alliance religieuse sur le modèle que notre
Auguste Comte a déjà rêvé » ; mais en formulant nos
souhaits, nous ne pouvions nous aveugler : il existe
des vœux contraires, quelquefois animés d'une véri-
table passion. Eh ! bien, souhaitons cette fois que la
passion se calme et que le fanatisme ne se mêle de
rien. M. Woodrow Wilson agit en sage de la Grèce,
M. Jean Carrère met cet acte en vers dans le Temps :
attendons, espérons les meilleurs effets possibles de
cet exemple de sagesse et de la musique qui l'accom-
pagne. Tout irait tellement mieux en Europe si des
idées qui veulent examen et réflexion, étaient trai-
tées en idées pures et non violentées à coupa d'ad-
jectifa qualificatifs!
— Mais ne voyez-vous pas que la cause alliée va
être desservie auprès de M. Wilson par le Vatican?
— Dans ce cas, ce serait que les Alliés se seraient
bien mal servis auprès de lui. Montrez à M. Wilson
tout ce qui doit lui être montré, instruisez-le de ce
qu'il doit savoir, pénétrez-le du sentiment, des vérités
qui nous animent et nous transportent. Il sera armé et
équipé pour déposer entre les mains du pape les
arguments de fait que le pape ignore peut-être et
ainsi il l'amènera, si toutefois un tel voyage n'est
point superflu, au point de vue des Alliés qui y
gagneront comme nous.
Bref, là comme ailleurs, c'est la méthode positive
qu'il Importe d'appliquer et de fidre appliquer. Des
contradictions discourtoises, des polémiques veni-
meuses nuiraient surtout à nous. Rien n'empêche
d'être inflexible sur les intérêts vitaux de la France.
Ï16 LE PRESIDENT WILSON
Nous le sommes ici. Nous exigeons tout notre dû.
Cela empôohe-t-il d'examiner lea objections qu'on
nous prépare ? Cela oblige-t-il à noua créer de nou-
vaux ennemis? Non, non, causez, causons, faisons
causer. Recueillons l'avis, le conseil de chacun. Ce
sera le moyeu d'avoir la paix désirable. En voit-on
an autre? Pas moi.
CCI t, Google
15 ddccmbre I91S.
Assis, dans le iandau présidentiel, face aux troupejB
. qui présentaient les armes et face au peuple qui lui
offrait une indescriptible ovation, M. le président
Wilson a fait hier matin une entrée glorieuse et qui
ne sortira d'aucude mémoire. L'histoire morale de
cette grande journée se décompose ensuite en deux
actes : les discours de l'Elysée, l'ambassade Re-
naudel.
M. Renaudel est un homme peu intelligent, se
disant mandataire d'un parti qui ne lui a même pas
'renouvelé le mandat illégal de 1914. Porteur d'un
papfer couvert d'idées absurdes, il a lourdement
essayé d'établir l'importance de sa personne et de sa
fonction. Il a iostitué un fastidieux parallèle entre
les thèmes wilsoniens et les thèses de son parti.
M. Wilson lui a répOD du poliment qu'il « ne suffisait
pas rd'établir des principes >, il fallait trouver les
voies de réalisation.
Cette substantielle et topique réponse confirmait
le pronostic donné la veille par Pierre Veher : « Le
présidenta ses directives, il ne s'y tiendra pas obsti-
nément s'il les juge mauvaises. *
Et le rédacteur du New-York Herald disait plus
loin :
En ce moment, .la propagande allemande veut s'ap-
puyer sur les déclarations que U. Wilson fît en dëoem'
jb, Google
118 LE PRÉSIDliNT WILSON
brel9i6; elle espère ainsi modifier l'état d'esprit du
Congrès; c'est une manœuvre bien médiocre.
Depuis cette date, la religion humanitaire du prési-
dent a été éclairée; si ses principes sont restés les
mêmes, leur application a pu se modifier à mesure que
des renseignements plus précis parvenaient & la Mai-
son-Blanche.
Lorsque le président Wilson aura considéré de
près les infamies et les forfaits allemands en terri-
toire belge et français, chacun pourra voir' ■ si ces
principes n'ont pas évolué depuis décembre 1916 >.
Ce coup droit porté à la propagande allemande
s'applique évidemment à la propagande de ceux qui
estiment leur pays < lié » par la gratitude et l'hou-
neur à toute syllabe de tout article de ce programme
wilsonien, dont l'évolution fut si . bienfaisante ! ,
M. Gauvain est l'un des doctrinaires qui veulent
ainsi nous « lier *. M. Pierre Renaudel en est un
autre. On n'est pas étonné de les trouver ensemble
et les deux font la pure : ce serait pour le malheur
de leur pays, si les destinées de la France ne pas-
saient haut, très haut, par dessus de telles misères I
M. WILSON ET- M. POINCARÉ
Les discours prononcés au déjeuner de l'Elysée,
tournant autour du même problème, l'ont posé et
l'ont résolu comme il faut.
Après tant de mois d'une coopération éloignée
mais étroite, singulièrement courageuse et méritoire,
les deux chefs d'Etat se trouvaient en présence.
Qu'allaient-ils se dire? Des fictions conventionnelles?
Non, la vérité. Qu'a liaient- ils manifester? Des
jb, Google
A PARIS 119
amours-propres personnels ou des entêtements
d'école et de doctrine? Non, mais le sentiment dés
intérêts les plus généraux de l'Amérique et de la
France auxquels les intérêts du genre humain sont
présentement suspendus -
Il ne sera donc pas nécessaire de nous presser sur
les pas de M. Wilson pour lui crier < Justice >, pour
lui demander •: Justice pour la patrie >. Ce vœu
national a été présenté avec clarté et fermeté aupré-
' sident de la République américaine par le président
de la République française. Nous en avons placé
l'essentiel À la manchette de l'Action française*, tioua
l'avons fait suivre de la réponse donnée par l'hôte de
la France. Celle-ci énonce, immédiatement, explici-
tement, sans autre forme d'examen, une première
série d'assurances dans l'ordre moral. Elle promet
1. Le'PrÉsident Poincarè au Président Wilson :
■ ... Votre noble conscience prononcera sur ces forfaits
< S'ils restaient sans sanclion et s'ils pouvaient se renouve-
ler, les plus belles victoires seraient vaines. Monsieur le Préiài-
dent, la France a lutté, patienté, peiné pendant quatre longues
années...
> Ce n'est pas pour être exposée à des recommencements
d'agreasion qu'elle s'est résignée à tant de sacrifices. Ce n'est
pas non plus pour laisser des oj'iminels inipunis relever la
tête et préparer de nouveaux assassinats que, sous votre forte
impulsion, l'Amérique s'est armée et a travei-sé l'Océan. •
Le Président Wilson au Président Poincarè :
" J'apprécie comme vous. Monsieur le l'iésident, la néces-
sité de. prendre, en décidant des résultai de la guerre, des
mesures telles que, non seulement ces aotes'de terreur et de
spoliation seront flétris, mais que l'humanité entière restera
avertie qu'aucun peuple ne pourra oser de pareils outrages
'i certitude d'un juste châtiment, ■
..JL, Google
118 LE PRÉSIDENT WISLON
au peuple coupable un châtiment. Cette sanotioo
€n suppose une autre : si le oriminel est ' puni,
rinnocent dépouillé et meurtri sera dédommagé,
et des garanties effectives le mettront i l'abri de
tout retour d'épreuves qui seraient désormais Insou-
tenables.
M. Woodrow Wilson destine A c l'humanité en
général » la sécurité et la liberté de la vie. M. Poin-
caré requiert pour la France, pour l'Amérique, pour
tous les Alliés ■ le mutuel appui dont nons avoos '
besoin les uns et les autres pour faire prévaloir nos
droits ». On peut entrevoir en effet dans l'avenue
des siècles la perspective d'un ordre nouveau. Cet
ordre ne se réalisera qu'au moyen de précautions
fortes, souscrites, combinées, épaulées par tous.
L'orateur de la Feance y a insisté avec force, et il a
"bien raison! Noua n'avons pas le droit de faire dan-
ser nos fantaisies sur un million cinq cent mille
tombeaux que la guerre a ouverts sut la terre fran-
çaise. Nous n'avons pas !e droit d'oublier que ces
tombes ont été creusées par l'esprit d'illu,sion, d'uto-
pie, de chimère; si elles avaient eu le sens de la réa-.
lité; les générations et, comme on dit, les c classes >
qui grandirent sur notre .sol durant vingt ans pour .
cette hécatombe seraient encore pleines de vie parmi
nous. Si leur deuil ne nous apprenait pas là pru-
dence et la réflexion, à quelles enchères - sanglantes
devrait être achetée la future sagesse?
La réponse de M. WiUon a été naturellement im-
prégnée d'un état d'esprit un peu différent. En- admi-
rer l'idéalisme serait insuffisant. Le fait est que la
généreuse et vaste conception du président américain
A PAmS ■ 181
a'eatdéreloppéesurune terre lointaine: cette terre sem-
ble parfois n'avoir pris Ba part des oiauz de la guerre
que parce qu'elle l'a bien voula, la pensée de
M, Woodrow Wileoii a bénéficié d'un semblant de
liberté et d'immunité par rapport aux menacée du
gérmaniBme. Mais cette pensée est trop nette et trop
directe pour se laisser décevoiP à des apparences.
Li'homme civiliflé et cultivé d'outre-mer était-il à
l'abri de ce germanisme qui menaçait tout, l'ouest
américain, le Bud brésilien, l'ensemble des races
humaines? M. Woodrow Wilson n'a pas cédé au
seul penchant pliilosophique lorsqu'il a universalisé
le problème, il l'a vu et posé absolument tel qu'il
était. L'Allemagne aspirait & la domination de la
terre, c'est la terre entière que M, Wilson a voulu
libérer.
GUERRE ET DÉMOCRATIE
Je ma permettrai dès tora de lui signaler un ftspect
des choses qui n'a pu lui échapper, mais dont l'im-
portance est multipliée ici par la proximité de l'Aile*
magne, de cette Allemagao d'où souffla toujours la
Révolution.
Nous ne savons pas du tout ce qui s^ paaswa
lorsque l'influence allemande se sera évanouie de la
face du monde: le cœur de l'homme en sera peut-âlre
renouvelé. En attendant, il convient de faire atten-
tion et de se garder. M. Wilson prêche la guerre à
la guerre: rien de plus pacifique. Mais il la prêche
au nom de la démocratie, et pour une raison ou pour
une autre, en Europe, ce nom do démocratie est loin
de signifier ni l'ordre public, ni ta tranquilité.- Par
..jcC.oogIc
122 LÉ PRÉSIDENT WILSON
suite de l'influence allemande ou de toute autre
cause, beaucoup d'Européens tiennent la démocratie
pour synonyme de lutte de classes ou de conflit des
citoyens. L'homme au grand cœur venu au secours
de la France et qui l'a tant aidée à se défaire de la
guerre étrangère, aurait une horreur plus vive
encore s'il est possible, d'une guerre fratricide à l'in-
térieur de nos pays : or, tel est le vrai fond de l'am-
bition de ceux qui manifestent le plus d'aversion
pour la guerre allemande et qui parlent le plue ten-
drement de la démocratie : ce sont les partisans de
ia guerre de classes, et la guerre civile est leur rêve
secret! Un poète français qui fut longtemps le plus
populaire de nos auteurs après La Fontaine, a écrit
que « souvent la peur d'un mal fait tomber dans un
pire >. Cela est arrivé aux Russes : effrayés et las de
la guerre étrangère, ils se déchirent entre eux depuis
dix-huit mois. Cela n'arrivera certes point à notre
ardente et confiante France de 1918. Cela pourrait
arriver ailleurs. L'attention de l'humanité a été
attirée par un grand poète américain sur < la voix
haute et salutaire > destinée à nous avertir de ce qu'il
y a d'insensé dans les efforts faits ■ pour établir
une démocratie universelle * . La substitution de la
guerre civile à la guerre étrangère consacrerait et
vérifierait l'avertissement du poète. Mais serait-ce
un progrés? Et, si ce n'est pas un progrès, ceux qui
songent à nous épargner les guerres que produisent
l'autocratie et la diplomatie secrète ne seraient-ils
pas sages de parer aussi à ces autres guerres que
snsoïte la diplomatie publique et qu'engendre la
démocratie?
On peut le demander au président WUson. Et la
même question peut âtre ^sée au grand écrivain
français, qui par^t conclure dans le mâme sens que
l'orateur et président américain, M. Anatole
France.
ib, Google
POLITIQUE ET MORALE
16 décembre 1918.
M. Woodrow Wilson disait à notre ambassadeur,
avant de quitter Washington, que sa Société des
nations formait < une association forte, lionnSte,
unie 1 ; sujette d'une loi commune, elle se dresserait
toujours contre les outlaws, contre les < hors la loi »,
contre ceux qui vivraient hors d'elle.
L'exîatence de ces outlaws et le soin de la sûreté
commune pourraient faire durer en effet cette asso-
ciation bienfaisante. La méfiance et la surveillance
de l'Allemagne seront pour elle principe de la
sagesse, de la fédération, de la paix; comme la
méfiance et la surveillance du duc d'Autriche furent
principe de la sagesse, de la fédération, de la paix
intérieure pour les premiers cantons suisses. Maie,
si la force de cet ennemi commun subsiste, un prin-
cipe de guerre subsistera 'aussi.^ Et, s'il s'évanouit, le
principe de paix interne aura de fortes chances de
s'évanouir avec lui..., • . .
Les Alliés ont battu l'empire allemand, mais ICur
alliance est composée de puissants empires, leurs
pavillons divers, couvrant des étendues immenses,
• représentent des forces en activité ardente, en per-
pétuelle tension.
Or, toutes les rivalités de ces grands intérêts ont un
caractère singulier et bien digne d'attirer l'attention
des hommes d'Etat et des philosophes : ce sont des
procès civils, des litiges d'affaires, et si étendus
jb, Google
POLITIQUE ET MORALE 125
qu'il n'est pas toujours facile ni mfime possible d'y
dire le droit. Ils éclatent souvent entre deux droits
antagonistes, entre deux intérêts dont chacun a sa
légitimité. C'est pourquoi de part et d'autre peuvent
et même doivent se trouver la même foi, la même
passion, donc le même désir de ne rien céder, même
à l'arbitrage et, si l'arbitre a prononcé, de courir
aux armes.
Les guerres allemandes 1870, 1914 ont été des
cheb-d'oBHvre de perfide cautèle. Mais l'bîstoire est
pleine du cas contraire. Dea guerres douloureuses
ont été soutenues par des adversaires honnêtes.
Dans son esquisse da la Guerre de Sécession, le
comte de Parla s'ent montré frappé du caractère de
résolution farouohe et de probité réciproque observé
chez les nordisteset les audiates. C'est l'indice très
clair que les plus loyaux dea hommes et les plus
nobles des nations peuvent en Venir aux mains sans
être diminués dans l'ordre moral.
A L'âOLtSE
Que conclure? J'ai vu très distinctement M. le
président Woodrow Wilson au moment où le landau
présidentiel débouchait du pont de la Concorde sur
la place. Il reasemble beaucoup, en plus sanguin, en
moins ascétique, à certains membres de la Compa-
gnie de Jésus que j'ai eu l'honneur d'approcher.
Hoiniaoe d'Etat dans l'action, il m'a paru, dans la
liberté des apéculations et des rêveries, homme
d'Eglise bien plutôt que philosophe. N'est-ce pas lui,
au fond, qui prêchait é. l'église américaine de la rue
de Berri oà il s'est rendu dimanche matin ? Les pa-
giiidt* Google
126 l£ PRÉSIDENT WILSON
rôles suivantes ue pouvBi«iit-«Ues pas être de lui
plutôt que du prédicateur ?
Pour texle de son sermon, il a pris le 9* verset du
cliapitre XI des Prophéties d'isale. 11 a. insisté avec
force sur la nécessité d'imprégner d'idéalisme la vie
politique et civile, sur ce fait*que l'Eglise doit souieair
cet idéalisme de toute son énergie et de tout son pou-
voir. Il a indiqué que le royaume de Dieu peut être de
cette terre en ce qui touche la vie politique et civile
des peuples, et, plus précisément, dans les relations
entre les nations. 11 a déclaré que l'Histoire nous
révèle que le progrés, l'évolution de l'iiumanité, dont
l'existence primitive, dite préhistorique, a été le pre-
mier stade, approche maintenant, par la constitution
de la Société des nations, de son stade dernier. La
Société des nations sera la dernière étape de l'hu-
manitë dans la voie ou, depuis le lointain des âges,
elle marche, & travers les difficultés, les épreuves et
avec des reculs momentanés.
Saut pour l'appel (d'ailleurs inexact) ù l'Histoire,
qu'il ne me souvient pas d'avoir lu sous la plume de
M, Woodrow Wilaon, toutes ces paroles du rèvêtoad
Chauncey W. Goodrich seraient superposables à telle
et telle parole du président. Mais le pasteur de
l'église américaine s'est rapproché d'un -autre grand
personnage ecclésiastique à, la iîa de son oraison
telle que la résume le Temps.
En terminant, le Rév. Chauncey W. Goodrich s'est
élevé contre ceux dont l'oi^ueil, l'ambition, les convoi-
tises et la barbarie ont retardé la venue de l'heure où
la Société des nations pourra enhn devenir une réalité.
Nos lecteurs ont déjà reconnu le thème. Il a été
Digilicdlv, Google
POLITIQUE ET MORALE 127
développé avec une itrdente éloquence dans une
encyclique célèbre de 8. S. Benoit XV. L'orgtxetI,
l'ambition, les convoitises, la barbarie, voilà les causes
de la guerre*. ElUes sont morales et sociales : elles
sont humaines bien plus que politiques. La foncLion
d'une politique saine est de modérer, de régler, de
limiter ces causes. Quant à les supprimer si cela est
possible, cela est du ressort des doctrines et des arts
qui se proposent de changer le cœur de l'homme.
L'œil net, l'esprit méGant, la conscience et l'intelli-
gence lorraines de M. Poincaré ont parfaitement
discerné selon nous à quelle confusion de genres
tendait le noble idéalisme américain. Les émou-
vantes et édifiautes cérémonies de la rue de Berri
établissent une fois de plus que, dans son esprit, cet
idéalisme était religieux.
Ce n'est pas sur un Washington, c'est sur un May
Flower que ce petit-fils des Puritains a repassé
l'abîme atlantique. Sa doctrine politique est la
conclusion logique d'une foi. Ahl si cette foi deve-
nait la foi du monde, tout le reste serait non aisé ni
facile (rien de supérieur n'est aisé ni facile), mais
possible et, par conséquent, nécessaire. Otez ce
support, qu'est-ce qui tient ?
1. Voir DOtre livre Le Pape, la guerre et la paiai.
giizcdiv, Google
POUR ET CONTRE
LES QUATORZE ARTICLES
17 décembre 1918.
Ainsi, d'après Marcel Sembat, un abominable
attentat k peine commis à Lisbonne, an autre c non
moins cruel > se prépare à Paris : si un jeune
inconnu a abattu le président Sidonio Paes, deux
adultes non ignorés se préparent à jeter par terre
les quatorze artîoles du président Wilson, et ces cons-
pirateurs sanglants ne seraient autres qu'Alfred
Capua et Charles Maurras, si l'on en croit le
directeur de l'Heure.
Mains tordues et poil arraché, il tourne tristement
autour des ohers quatorze articles, lesquels d'ail-
leurs se portent bien et n'ont fiubi de dommage quo
sur la seule affaire de la liberté des mers dont l'etn-
pire britannique ne peut s'arranger.
Sans me porter garant en rien du sombre esprit
de Capua, je peux assurer Marcel Sembat qu'il se
trompe sur ma pensée. Certes, je ne crois pas que
les quatorze articles soient oe que M. WiUon qous
ait adressé de plus précieux. Il y a ses braves armées,
qui ont aidé à la délivrance de notre sol. ILy a ses
paroles pleines de cœur et de sagesse qui ont affermi
notre espérance. Il y a ses bateaux pleins de fer et
pleins de froment qui nous ont armés contre l'in-
vasion et contre la famine. Tous ces admirables
bienfaits de M. W. Wilson nous paraissent supé-
rieurs aux quatorze articles, mais, loin de faire fl de
ib, Google
POUR ET CONTRE LES QUATORZE ARTICLES 129
ces derniers, nous jugeons au contraire que la plu-
part d'entre eux expriment les vœux d'une Ame belle
et puissante, habituée à commander et acooutumée
de vouloir.
PASSIONS, INTÉRÊTS, RELIGIONS
Jusqu'à quel point commande-t-on k la nature?
L'empire de la volonté pure est-il illimité? C'est
toute la question que soulèvent les doctrines de
M. Wilson. Nous y lisons des impératifs. Nous n'y
trouvons pas des moyens de les réaliser qui soient
proportionnels aux difScultés abordées. Mais ces
moyens existent ou ils n'existent pas. Cherchons-les.
Nous avons commencé. Rien n'empêche Sembat
d'aider notre recherche.
Lies deux Français qu'il inculpe d'intentions
assassines ne lui en voudront pas de son accusation
s'il leur fait le plaisir de fournir un commencement
de réponse à leurs curiosités, car enfin, nous n'esti-
mons pas du tout, bien qu'il nous attribue celte
pensée, que c l'idée de tuer la guerre * soit « sub-
versive, anarohique et antifrançaise i. Nous lui
demandons seulement de nous en dire les moyens
dans l'état présent d'une Europe où les nationalités
représentent des associations d'égoïsmes efferves-
cents ; où les mouvements sociaux représentent des
jalousies et des haines de classes artistement surai-
guisées par l'intérêt des partis politiques; où enân
l'idée religieuse est combattue i peu près partout
par les Etats nationaux et par les partis sociaux...
M. Wilson a rédigé ses quatorze articles sur l'hypo-
thèse d'Etats et de Partis civilisés, domptés, polis et
MAURkAS — WILSOK 9
130 LE PRÉSIDENT W1L80N
adoucis par une culture morale et religieuse aussi
profonde que la sienne.
Pareille culture, Sembat la voit-il, et où?
MÉDECtNE ÇHINOtSE .
Je lut réponds très posément, comme je l'ai fait
plusieurs fois ici, par des idées très dé&nies et des
raisons très perceptibles. S'il aime mieux crier au
meurtre et au complot, libre à lui. Mais tout Is
monde se demandera avec surprise oe qu'il a, ce qui
lui a pris. On dira même que les quatorze articles
doivent lui sembler bien fragiles puisqu'il ne peut
pas les défendre de sang- froid.
Ou, si l'on s'occupe de trouver une raison plus
ingénieuse & son extraordinaire mimique, on pourra
se dire qu'il tient i. l'énoncé des quatorze articles
beaucoup plus qu'A leur pratique et & leur réali-
sation. Signer, proclamer, acclamer les quatorze
articles donnera peut-être au bon peuple l'illusion
de leur règne et de leur action. Mais de tels pro-
cédés nous ont fait toujours penser à la mèdeoiae
chinoise qui, à défaut du remède, en fait avaler aux
malades le nom dûment inclus dans des boulettes de
papier. Seulement Sembat est l'auteur de Faites un
roi et de maint article du Courrier Européen où le
monde républicain d'avant la guerre était sommé de
parler et d'écrire sérieusement : sinon, disait Sembat,
l'idée royaliste viendra fatalement & bout de l'ab'
sence d'idée républicaine. Comment croire que d'un
raisonneur, d'un dialecticien, d'un critique, las im-
menses événements où il a été acteur et public aient
tira un adepte du nominalisme ehinois? Et, si
POUR ET CONTRE LES QUATORZE ARTICLES 131
l'on refuse d'admettre œtte oataatropbe, comment
concilîe-t-il son goût de la liberté intellectuelle, aon
estime des quatorze articles et l'horreur que lui
inspire tout débat sur ce point sacré? La question
est inextricable.
:<i,, Google
LE MONDE VU DE LONDRES
PAR UN HOMME MORAL
m décembre 191S.
Qu'elle étaitémouvante cette rencontre, àLondres,
du roi d'Angleterre et du président américain, les
deux chefs des plu^ vastes agglomérations d'hommes
qu'il y ait sur le K^obe, Wilson, comme il Ta dit « à
titre temporaire >, George Y, de tout temps, depuis
le roi Alfred I
Suivant une habitude dont le retour est immanqua-
ble et dont nous nous ménageons attentivement le
plaisir, le dépositaire de la Couronne anglaise a trouvé
l'accent de l'émotion et le point du cœur pour évoquer
ses grands souvenirs nationaux. Nul peuple depuis
Rome n'a mieux tenu ce noble langage, par lequel
le fleuve puissant des majestueuses causes anciennes
roule et étend ses flota jusqu'à baigner, jusqu'à porter
tous leurs effets qui sont les plus proches de nous.
Sur la communauté historique de Londres et de
New- York, le roi George a dit entre autres paroles :
A vous non moins qu'à nons appartiennent les grands
aaavenîra de nos héros nationaux, depuis le roi Alfred
jusqu'À Philip Sydney, Ûrake, Raleigh, Blake ot Hamp-
dec jus((u'aux jours où a commencé à poindre dans
l'Amérique du nord la vie politique héritée des ancêtres
anglais. Vous communiez avec nous dans les traditions
de liberté, de self-gooernment, aussi vieilles que la
grande charte.
Comme un orchestre immense, l'enthousiasme de
LE MONDE VU DE LONDRES 133
deux Diilliona d'âmes soulevées servait d'accompa
gnemeot à ces souvenirs, et chacun ponvtût redire
comme le roi : ■ L'heure présente est historique, votre
visite marque une date historique. >
L'AME DU WILSONISME
Le président Wilson a répondu comme il convenait
à ce grand accueil.
Une nuance de son discours frappera- C'est la
satisfaction visihle, et très hautement avouée, avec
laquelle le successeur de Washington et de Lincoln
a repris pied sur cette vieille terre, à l'antique foyer
des parents de ses grands-parents. Mtûs il a parlé
aussitôt, presque immédiatement, sans transition,
de ce qui me paraltêtre son vrai objet, l'objet pro-
fond de sa pensée et de son action : t l'influence que
le peuple américain petit avoir tur les affaires du
mondes. Il ne faudrait pas nous pousser beaucoup
pourjious faire avouer qu'à notre avis Id est la pen-
sée essentielle de ce chef d'un Ktat géant. La nature
de cette influence, sa qualité, les moyens par lesquels
elle s'exercera et les fias qu'elle poursuivra seront
certainement débattues avec loyauté et délicatesse
dans cette intelligence et daus ce cœur, mais,
soyons-en sûrs, cela n'y viendra qu'en deuxième .
ligne. Evitons l'illusion contraire.
On a déjà tenté de définir le président Witson un
homme dont le réalisme est au service d'un idéalisme
passionné. Ce n'est pas bien cela encore. Il faut
ajouter que ce noble idéalisme est essenUellement
national; ce ne sont pas seulement les forces, les
moyens, les matériaux qui sont américains dans
t,GobgIc
m tB PRÉSIDENT WrLSON
M. Wilsoo, (^B8t aussi l'idée direotrice et oe qu'elle
« d'antènoun passa avant tout, plusla nationalité de
l'Amérique, réalisée dans une élite d'esprits ft de
cœurs, semble encore distante de son poiot d'accom-
plissement et continue à mériter son vieux titre de
nébuleuse, plus ces Américains de la * plus grande
Amérique *, véritables Pères de la Patrie, sont atta-
chés A leur désir, à leur espoir, À leur passion du
développement « d'une grande influence sur les
affairas du monde *. Leur dévouement si exalté, leur
générosité, leur volonté de servir eflîcacement sont
(uiimés pour.une très grande part de ce beau souffle
de patriotisme volontaire. N'bésitons pas i ajouter
que c'est aussi i ce caractère que nous les reoonnaia-
SOQS pour vrais et digues frères des. grands hommes -
d'action dont l'histoire politique de notre ancien
monde est issue. Nation y fut toujours beroeau
oonditionnel de civilisation.
LE WILSONISME RELIGIEUX
La nuance particulière de moralisme, de dévotion
ou de sainteté qu'y ajoute M. Wilson nous est un peu
plus étrangère.' Inconnue? Non ; familière sur d'au-
tres plans.
Dans la jeune Amérique, ces plans, encore confus,
restent entremêlés, ils ne le seront plus dans cent
ans. Alors on distinguera mieux la morale et la poli-
tique, la morale et la religion. Alors on sera plus
attentif à ne point mélanger trop souvent le- point de
vue du droit qui est celui' des choses sacrées, avec
celui des intérêts de fait qui, pour être moins noble,
roprésenV», l'air, l'aliment, 1» lumière. Je vêtement,
LE MONDE VU DE LONDRES 1»
la sécurité de ta vie pour d'ionfimbrables populaUons
et qui, par li, se rapprochent aussi d'une zone
sacrée, oelle du devoir.
Pourquoi y aurait-il des Gouvernements s'ils ne
devaient défendre, soutenir et développer l'existence
des gouvernés ? Le « droit * du président tout en
générosité envers les frères éloignés et indi0érents
ne tend-il pas d'&ilteurs à s'oublier parfois lui-même
quaadil tourne à l'indulgence pour un ennemi orimi-
nelV Les habitants affamés de Lille ou de Sedan
n'ont-ils pas en droit véritable un tour de faveur sur
ceux de Vienne et de Berlin? Mais le droit théorique
du président américain s'arrête à peine à cette préfé-
rence dont la légitimité paraîtra absolue t
LE JUGEMENT MORAL DU MONDE
Il est d'autant plus intéressant de poser de telles
questions qu'une phrase très remarquable du discours
de Londres semble montrer que l'éminent orateur a
perdu de vue même leur existence. Dans une allu-
sion très nette au grand mot de Montaigne et de
Pascal sur les trois degrés d'élévation du pOle qui
renvèr^nt toute la justice, M. Wilson a tranquille-
ment indiqué que, selon lui, ces remarques de con-
temporains de Shakespeare et de Milton sont aujour-
d'hui bien périmées. Il a dit que f jamais > peut-être
avant notre temps, les hommes n'ont « réellement »
compris combien petite était la différence entre les
mots •: droit et justice sous une latitude ou sous une
autre, soua- une souveraineté ou bous une autre ».
VoiU, on a le droit d'en avertir cet homme éminent
et que sa place élève encore, voilà, sans doute auoun,
jb, Google
1Ï6 LE PRÉSIDENT WILSON
la déclivité de la plus dangereuse des illusioDS. Il
n'est pas exact que l'on tombe plus aisément d'accord
de la Justice qu'autrefois. Et c'est môme tout le con-
traire. Le • jugement moral du monde >, comme il
dit plus loin, ne tend aucunement à s'unitier. Il faut
le dire sans plaisir, comme il faut le voir sans trouble,
mais il faut le dire et le voir. Croire que les hommes
se comprennent de pins en plus alors qu'ils tendent
À la plus sensible et à là plus profonde des mésen-
tentes, c'est accélérer sans le vouloir l'ordre des
malheurs nouveaux de l'humanité.
Nous nous permettons d'attirer l'attention de
M.' Woodrow Wilson sur cette erreur -de fait. On a
le sentiment de lui rendre service en la lui signalant.
Touterhistoîre de cette guerre d'alliances, avec ses
arrêts fous, de cette alliance elle-même, aux retards
scandaleux, alors que l'ennemi avait tout fait et si
bien pour nous fédérer dès la première heure, cette
histoire constitue à elle seule un témoignage de la
plus haute valeur en faveur de l'opinion la plus pes-
simiste. Cette histoire établit que l'homme moderne,
do 1914 à 1918, n'a essentiellement bien compris
que les coups, et les coups une fois reçus : it.a fallu
l'invasion dn sol belge pour appeler l'Angleterre à,
nos cdtés, il a fallu l'invraisemblable succès boche
du 21 mars 1918 pour faire l'unilé de commande-
ment, il a fallu... Non, non : si, pour juger, il faut
commencer par connaître, jamais les esprits n'ontété
plus lents, les intelligences plus paresseuses, les
communications intellectuelles plus diffïcilesàétablir.
De ces lenteurs et de ces imperfections dans la con-
naissance sortent les plus extrêmes variétés et con-
giizcdiv, Google
LE MONDE VU DE LONDRES 137
tradiotions dans les jugements. Je promets & M. Wil-
son de beaux étoanementa sur la variété du < juge-
ment morid du monde » s'il a le malheur de se ûer à
cette dernière et crépusculaire idole de la fantas-
magorie oritioiste.
VERS LA TOUR DE BABEL
Nous allons & la tour de Babel, voilÀ la vérité. Un
regard sur l'Europe moyenne, centrale, orientale,
confirmera ce sentiment. Quant à la force morale qui
voudra la débrouiller, il est permis de lui souhaiter
beaucoup d'agrément; pour ca qui est du travail,
cela ne lui manquera pas.
Ad surplus, que M. Wilson fasse une expérience.
Qu'il la fasse non pas de nation à nation, mais dans
un même pays anglais ou français (tous deux divisés
par l'âpre contention des partis sociaux et politiques
dans des conditions sensiblement analogues, ce qui
ne veut pas dire qu'elles soient très semblables). Que
M. Wilson prenne ■ le jugement moral dumonde *
chez les chefs et militanls socialistes de France et
d'Angleterre et qu'il 1§ compare au jugement moral
du monde dans la moyenne du reste de l'opinion : il
verra quel particularisme insensé, quelle catégorie
nouvelle d'exilés & l'intérieur, quelle sorte de corps
étrangers a développé dans la masse des deux nations
voisines une agitation sociale fondée par une faction
sur une doctrine économico-politique. Les peuples
modernes tendent à se dissocier à l'intérieur par la
lutte des classes, les rivalités nationales les oppo-
sent entre eux. Ces deux ferments pernicieux n'em-
porteront sans doute pas la civilisation, nous avons
jb, Google
m LE PRÉSIDENT WILSON
coofiasce qu'ils seront vaincus quelque jour, mais il
faut commencer par travailler à lei vaincre. Faire
comme fl'ila étaient vaincus d'ores et déjà, procéder
comme si le double problème, si redoutable, était
résolu, c'est mettre de nouveau la charrue avant les
bœufs et, si l'on se soucie du bonheur du genre
humain, y travailler en rêve pour une Ville des Cou-
cous et des Nuées qui n'a rien de commun avec notre
ville ni avec ses faubourgs.
M. WILSON A ROM-E
5 jantier 1019.
La visite de M. Wilson au Vatican a été coiU'
mentée, admirée et donnée en exemple ici au moment
où l'annonce en causait une assez forte surprise à
Paria. Nous n'avons pas à revenir sur nos impres-
sions, qui étaient justes'. M. Wilsoa s'est conduit en
homme de goût et en homme de bien, ce qui ne l'a
pas empficbé de se montrer aussi homme pratique,
politique avisé et sinoère ami de la paix.: il eût été
inouï de passer les mers pour tenter d'établir l'ami-
tié entre les hommes par le moyen d'un, instrument
pohtique et de vouloir se priver du concours de la
plus haute autorité morale de l'univers, celle qui régit
le plus grand nombre d'esprits et de cœurs dans
l'humanité.
M. Wilson n'a pas commis cette erreur. Cela nous
donne confiance dans son action. Nous no la croyons
ni infaillible, ni impeccable. Mais noua avons la cer-
titude qu'elle reste de toute façon et dans tous les cas
d'un fort degré supérieure à certaines formules dont
s'enchante et (très visiblement, à Rome) s'égaie son
esprit et son éloquence. Un remarquera et l'on
admirera dans les discours d'hier et d'avant-hier le
plus curieux ton de détente. Le président américain
semble avoir respiré, du Capitule au Janicule, je ne
sais quelle composition hilarante dont la subtilité,
t, Google
no LE PRÉSIDENT WILSON
sans faire tort A sa raison, l'a exaltée, affinée,
sublimée, et parfois un peu égarée vers de beaux
nuages couleur d'émeraude et de pourpre, d'espoir
et de domioation.
CAPITOLE ROMAIN ET CAPITOLE AMÉRICAIN
Comme toujours, l'orateur prenait les précautions
les plus solides, il s'ancrait tout d'abord aux réalités
fermes et par exemple avant de partir pour l'azur,
il commençcùt par dire tout net :
Il est aisé de parler de droit et de justice, il est qaet-
quefois malaisé de tes faire passer dans la réalité, et
cela exigera une pureté de mots et un désintéresse-
ment d'intentions dont le monde n'a jamais été témoin
jusqu'ici dans les conseils des nations.
Pas de précédent. Donc, attention et gare! dit le
bon sens américain. Mais cela dit (et fait), le prési-
dent s'embarque dans des constatations dont le
défaut est d'être remarquablement unilatérales...
Oui, il a raison de le dire, f de grands empires sont
tombés en morceaux >, c'est le fait capital de cette
guerre, mais ce n'est pas le seul : d'autres empires se
sont resserrés, concentrés et fortifiés, il faut donc y
penser. Oui encore, ce qui rattache tes hommes dans
les Etats, ce qui peut rattacher les Etats entre eux,
c'est l'amitié. Ariatote l'avait déjà dit. Est-ce l'amitié
seule? Il y a des intérêts qui le plus honorablement
du monde ont su unir de grandes nations, après les
avoir divisées : l'Angleterre et la France ne l'ont-
elles pas éprouvé dans les plaines de Flandre?...
Le président dit encore que l'amitié est le seul trait
t, Google
M. WILSON A ROME l4l
d'union international « si vous écartez la force ! »
Mais le plus beau est que vous ne l'écartez pas de la
Sociëté des nations ; vous êtes obligés de créer une
force internationale, et cette force est passible de
toutes les objections dont les forces nationales sont
si curieusement accablées aujourd'hui.
Alors? Alors, il y a beaucoup de faataisie, de
mousse, d'humour philosophique et doctorale dans
ces magnifiques discourset quand on lit, d'autre part,
ce regret :
Si l'Allemagae avait attendu seulement le temps
d'une simple génération, elle aurait possédé l'empire
commercial du mande. Elle se refusait à faire cette con-
quête par les moyens de l'intelligence, de l'esprit d'en-
treprise, de la réussite commerciale,
ici, on ne peut s'empêcher de rêver et, le rêve
achevé, de se dire qu'un empire purement commercial
peut être terriblement oppressif, homicide et dévas-
tateur. La Société des nations noua y ezposera-t-
elle? Ne haussez pas l'épaule, ne vous confiez pas
au destin des belles idées et fuites (je ne vais pas
vous donner un petit modèle), faites, faisons tous
comme le roi d'Italie, riche en sourires radieux pour
la Société des nations, maïs qui a commencé un para-
graphe de son discours en des termes aussi sages
et puissants que ceux-ci :
L'Italie ayant désormais réuni à elle ceux' de ses
enfants depuis longtemps éprouvés par l'oppression
étrangère et retrouve les frontières qui seules peuvent
lui donner, avec la sécuriié, une véritable indépen-
dance...
giizcdiv, Google
14B LE PRÉSIDENT WtLSON
Victor- Emmanuel III est décidément de l'avis de
M. Clemenceau. Société des nations tant qu'on
voudra : mais des frontières, des armements, dea
alliances et l'équilibre des forces de terre et de mer
en Europe et dans le monde entier. Ce système peut
être ancien. Il est. Tout ce qu'on peut dire de l'autre
est qu'il n'est pas encore apparu capable de vie.
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ROOSEVELT ET WILSON
8 janvier 1919.
C'était uoe étrange figure, tout ea force, tout en
doctrine, tout en paasioit. Ne criez pas aux contra-
dictoires, Roosevelt avait la passion de Ja doctrine
de la foroe, et cette force enseigné^ areo cette pas-
sion était pour lui la plus haute expression de la
morala et de la vertu, le plus digns hommage qu'un
homme conscient pflt adresser au droit. Ce qui chex
le président Wilson affecte volontiers las fugitive!
apparences d'une opposition paraissait plutôt chez le
président Roosevelt une composition.
Mais, en foit, ils pensaient de mSme et ces deux
adversaires de là-bas font figure de ooreligionnairee
ici.
Assurément, l'on veut freiner, l'autre exalter, l'un
adoucit et rêve de pacifier, l'autre prdche ta guerre
sainte contre l'existence du < type flasque > «t ne
croit qu'aux énergies d'une activité enivrée d'elle-
même. Ces contrastes s'expliquent par des diversités
de profession et de carrière : Wilson a toujours été
professeur, Roosevelt a môle la guerreàla politique.
Mais leurs différenoea les plus extrêmes ne laissaient
pas d'obéir aux mêmes principes et de le rapporter
au même américanisme. Tous deux étaient les fils
d'une Amérique triomphante, tous deux auront été
des nationalistes et j'allais dire, en dépit de leur
intervention magnanime, des particularistes amé-
giizcdiv, Google
144 LE PRÉSIDENT WILSON
En Toalez-TOQS la preuve? Des deux, c'est le bel-
liciste qui a mis sur pied la plus petite armée et ta
plus petite marine, et c'est le pacifiste qui a fait
passer l'Atlantique au drapeau étoile, ombrageant
deux millions de soldats!
L'HUMANITÉ NOUVELLE ET LA FRANCE
A tous les deux, la France dévoue, doit dévouer
une gratitude sans borne. L'apôtre de la paix Woo-
drow Wilson nous a, en fin de compte, apporté les
ressources, l'or, le fer et le cœur même de sa patrie.
Le prédicateur de la guerre Roosevelt, après avoir
prodigué, pour la cause de l'Entente, tous les efforts
de sa parole et de sa plume, lui a envoyé ses quatre
fils, dont l'un dort l'éternel sommeil dans un repli
de notre terre abreuvée de son sang. Théodore
Roosevelt n'aura pas longtemps survécu à Quentin
Roosevelt. Il conviendra que nos drapeaux pendent
sur son cercueil. Cet homme si semblable aux
hommes de son pays était aussi différent de nous que
possible, mais c'était un vrai homme et c'est contre
la béte allemande qu'est née l'occasion de nous
connaître, de nous estimer et de nous aimer.
Avancerons-nous encore dans l'heureuse voie que
nous ouvre la découverte, graduelle et chaque jour
plus claire, des AngloSaxons par les Français et
des Français par les Anglo-Saxons? Cela se fera si
nous savons prendre également conscience de nos
différences et de nos ressemblances. La raison de
nos sympathies est & n'en pas douter de l'ordre du
cœur. A la droiture innée, au goût du bien moral si
vif chez nos voisins correspondent, chez noas, en
giizcdiv, Google
ROOSEVELT ET WILSON 146
développements symétriques, le goût du vrai, celui
du beau et le sentiment de l'honneur. Ce qui nous
étonne toujours un peu, c'est l'attention immense et
presque sans mesure donnée par l'Âng^o-Saxon au
thème de l'énergie et de la vertu personnelle; les
peuples de culture latine ne sont pas * individua- .
listes > de cette façon et même ils ne le sont pas du
tout : les trésors indivis du langage, des arts, de la
poésie, de la science et de la raison, les acquisitions
sociales, voilà leurs points de départ favoris; c'est
d'une belle émotion impersonnelle ressentie en com-
mun ou d'une brillante démonstration rationnelle et
comprise ensemble que nous nous élevons à l'imitation
des héros et des saints de notre patrie. Bref, ..il
faut que l'intelligence soit de la partie, qu'elle ait
son compte dans le jeu ou dans le labeur. Devien-
drons-nouâ moins < cérébraux i jtu contact de
l'Amériquo et de l'empire anglais? Ou nos ianis
anglo-saxons se laisseront-ils. prendre et charmer à
notre façon de penser l'action ou la sensation tout en
les vivant avec énergie? L'avenir le dira peut-être.
il dépend de nous de le décider, et la décision importe
si l'iutérôt du monde est toujours que les races nour-
ries et modelées aux leçons des deux Homes ne per-
dent pas de vue leur réle magistral, trois fois millé-
naire, d'humaniser et de spiritualiser l'univers.
La lïoble race des Théodore Rooseveltet des Woo-
drow Wilson aura décidé du principal en écartant
de l'avenir, il faut l'espérer, toute candidature de la
barbarie boche à l'Empire. Cet effort s'est fait dans
la guerre.' Il se continuera dans la paix. A nous de
faire le nôtre et de l'accentuer: l'effort qui ne peut
MAUHttAS — WILSON 10
146 LE PRÉSIDENT WILSON
âtre Fait ipie par aous, l'efTort dont le premier efTet
est de nous rendre à nous-mâmes et le second de
nous mettre & même d'employer tout le plein, tout
le bon de nos qualités. Si, comme tout l'arnionce, la
barbarie anarchiste et •révolutionnaire, la barbarie
d'en bas, qui alarmait Macaulay, subit le sort de la
barb&rie germanique, la réorgamsation intellectuelle
et morale de notre patrie nécessaire dans tous les
cas, devient pour elle le plus délicat des devoirs de
la gratitude : comment remercier nos sauveurs si ce
n'est en leur distribuant avec plus d'abondance toutes
les douceurs, toutes les lumières et toutes les forces
que la France d'autrefois leur a rayonnées?
giizcdiv, Google
M. WILSON AU SÉNAT
21 janTier 1919.
Nous ne regrettons pas d'avoir rappelé, l'autre ■
jour, le tour excellent des discours prononcés, pen-
dant la guerre, par M. Antonin Dubost. Décidé-
ment, le vieil AUobroge parle bien. Son allocution
au président américain dans le déjeuner sénatorial
d'hier lui fait honneur ainsi qu'au pays.
. VîsUïlem'ent, M. le président du Sénat a tenu k
parler au oom de la France et non d'un régime ou
d'un parti exclusifs. Il a marqué la continuité natio-
nale. II s'est, déclaré, avec le Sénat, continuateur
d'une < histoire qui compte déjà quinze siècles ». A
la bonne heure! Et le c soyez bienvenu, vous et
vos idées • ne manquait pas d'allure non plus.
Il a proposé à M. Wilson un autre excellent point
de vue, celui de l'Allemagne étemelle qui explique
tout, substitué à celui de « l'autooratie > qui n'éclaire
rien. Il y a des autocraties pacifiques ; exemple le
malheureux tsar Nicolas. Y a-t-il des Gouvernements
allemands qui aient laissé la paix au genre humain?
Non. Jamais. Au temps de son anarchie la plus
sauvage, la plus barbare et bégayante, l'Allemagne
était déjà, il y a deux mille ans, la perturbatrice du
monde. M. Antonin Dubost, né, je crois, au bord
d'une voie romaine du Dauphiné, la définit telle
qu'elle est : « race de proie », faisant &a c poussée
séculaire i„ il eût pu dire : millénaire, < race qui
semble elle-même poussée par quelque obscur.
u,-. ii.Cooj^li:
148 LE PRÉSIDENT WILSON
quelque ancestral besoin de - migration >. Devant
oette race, à courte distance de cette poussée, se
trouve placée notre patrie. Telle est sa destinée et sa
fatalité. Ce mot, souvent impropre, est ici où il faut.
Fondons, établissons un ordre nouveau, soit. Orga-
nisons le monde suivant les généreux projets du
président Wilson : « Cet ordre nouveau devra tou-
jours s'appuyer sur une force quelconque... Cette
force, la France en sera, en définitive, la sentinelle
la plus avancée et la plus exposée >.. Que ce nouvel
ordre nous libèredu* cauchemar del'invaçiont; mais,
pour le moment, près de 1.400.000 Français • vien-
nent encore de donner leur vie i, faute d'être sufiî-
samment protégés ! On les protégera? Soit, Et tant
mieux. Mais pas d'excès de conQanee : voici que,
pour une part de l'Europe, à la guerre étrangère
succède l'anarchie, c'est-à-dire t la haine et la dis-
corde > et toujours les coups. Ce que nous voyons
doit nous rendre prodigues et hardis dans la multi-
plication des défenses.
QUE LES FDÉES DE M. WILSON
SOIENT LES BIENVENUES!
Comme toujours, la réponse de M. W. Wilson
a été empreinte d'un grand charme. Il suffit de la
lire pour avoir idée d'une cordialité rayonnante et
aussi pénétrante. Il a repris la comparaison de la
sentinelle. Il a évoqué avec l'éloquence de la tra-
gédie € la ligne imperceptible de la frontière » qui
nous séparait des armements monstrueux de notre
ennemi éternel. Il a donc ratifié en somme, quant à
l'essentiel, l'esprit des objections qui lui avaient été ,
M. WILSON AU SÉNAT H9
si amicalement et si franchement exposées. Quant à
l'avenir, sa parole la plus rassurante contenait
l'idée que voici : n Beaucoup d'éléments nouveaux »
sont nés : ils doivent nous inspirer confiance...
On disait la même chose en 1790. De grandes
guerres ont suivi. On disait la môme chose en 1815,
on redoublait en 1848. De grandes guerres ont suivi.
Les mêmes choses étaient reprises en 1898. Les
grandes guerres n'ont pas manqué... Cette concor-
dance est impressionnante... De manière générale,
il est sage d'être en garde contre l'hypothèse de
transformations destinées à changer l'ordre prévu
et stable de la nature sociale. En 1898-1900, pré-
voyant la guerre, nous élaborions l'Enquête sur la
Monarchie. Un chef socialiste, comme nous l'avons
raconté dix ans plus tard, lut notre ébauche et pro-
nonça que le projet paraissait sensé. — Alors, lui
dîmes-nous, pourquoi ne pas vous y rallier. — Parce
que, nous répondit-il, il se produira d'id peu des
transformations qui changeront tout...
Les transformations se sont produites, en effet.
Mais elles étaient, point par point, de l'ordre, de la
direction et du sens que nous avions prévus.
jt, Google
IL FAUT DÉFENDRE L'EUROPE
CONTRE LA GERMANIE •
24 jaiiTier 1919.
A entendre les socialistes du centre et de la gauche,
on dirait quelque grande victoire nationale. Ce n'est
rien, c'est une simple défaite, disent-ils, des repré-
sentants de la France, MM. Clemenceau et Pichon
par MM. Lloyd George et Wilson. Une voie sûre est
ïtbandonnée. On adopte la voie indirecte et longue,
semée de fondrières, au bout de laquelle il faudra
bien que tout le monde revienne sur ses pas. Lea
Caohin, les Longuet et leurs' tristes émules ne se
tiennent pas de plaisir. Un faux pas de l'Entente, un
pas de clerc de la Frqaice, c'est tout ce qu'il leur
faut pour s'extasier.
Laissons-les à leur triste joie. Nos sévérités ne les
troubleront pas. Ni cris d'appel, ni mots de pitié ne
les remueraient. Le bandeau sur les yeux, un ban-
deau fait de mots médiocrement agencés, ils vont.
Dans quelque temps, bientôt peut-être, mais certai-
nement tôt ou tard, ils rendront au pays le spectacle
de leur stupeur vaine et de leur sotte angoisse, le
même quiils donnèrent, si beau, dans les premières^
semaines d'août 1914, après que Jaurès eût vaine-
1. Cette noM, tout d'abord înlîtulée • La déconveQUâ à
prévoir •, était écrite S.U lendem&in des ouvertures faites auif
révolutionnaireff russes, que l'on conviait à d'étrange conver-
aations dans une tle de la mer de Marmara. On sait le résultat
do l'équipée de Prinkipo.
..jL.GpOgtc
IL FAUT DÉFENDRE L'EUROPE 151
ment recherché dans un lexique allemand- français
une autre aigniGcatîon aux vocables de guerre que le
télégraphe apportait. Alors, pour quelques jours, la
réplique du fait avait rabattu le caquet de leur ver-
biage.
Ils annonçaient la paix entre les nations. Le feu
et le sang accoururent. Ils annoncent la constitution
d'une Europe nouvelle h la Wilson. Un efTondrement
inouï qui surviendra les confondra.
L'EUROPE EST-ELLE CONDAMNÉE 7
Laissons-les. Pis que des coquins et des brutes, ce
sont des sots. Mais, indépendamment de leur sottise
épanouie qui, par contrasté, donne à un Gustave
Hervé figure d'homme de bon~ sens, il nous faut
encore 'admirer l'esprit d'aveuglement qui préside
aux conseils de l'Kurope et du monde. Sans doute, il
convient de parler avec quelque réserve des intérêts
communs de nott-e planète, car ils sont A peine déû-
- nissables, et le genre humain épars sur les tles et
sur les continents est lui-même, par les diversités de
son habitat, entraîné à de surj^renants effets de con-
currence et de haine. Cependant, il ne nous semble
pas conforme aux destins généraux de la terre et de
l'humanité que notre vieille Europe sombre dans le
chaos des divisions, des conflagrations, des révolu*
tiens, mal tempérées Qar des organisations à la ~
boche. L'Europe peut avoir de^ défauts, des torts,
des lacunes :- c'est un édifice de géographie et d'his-
toire qu'il n est pas téméraire de nommer un grand
bien. Il est de l'intérêt de lliumanité de le maintenir
et de le défendre. Il serait sauvage de le détruire.
L,Co0^li~
162 LE PRÉSIDENT WILSON
Voudrait-on ce malheur? Tout ae passe comme ai on
le voulait.
Pour guérir l'Europe, il eût fallu que la Conférence
de la Paix k peine réunie^'attaqu&t en principe à )a
question d'Allemagne. De là était venu le mal, là.
devait être appliqué le remède. Quel remède? Eh J
bien, le fer chaud, si le fer chaud était nécessaire I
La maladie du germanisme étant mère du Ijplche-
visme, le bolchevisme ne pouvait vraiment être
abordé et traité que là. Là seulement aussi pouvaient
être posés et résolus les problèmes émis par les
peuples périphériques slaves,- latins, crallo-latiiis.
Nous le disions bien avant l'armistice, dès le milieu
des mois d'été : méditezla question d'Allemagne] On
a préféré méditer des questions qui, sans celle-là,
ne peuvent mémo pas être conçues, et l'on aboutit de
la sorte à ta co-existence de ces deux douloureux
résultats : le ralïermissement de l'autorité en Alle-
magne, l'obscurcissement et le trouble portés dans
toutes les autres nations, dans toutes les autres ques-
tions.
Nous avions appelé M. Woodrow Wilson un natio-
naliste américain. Mais nous n'avons jamais admia
que le nationalisme du président pût se confondre
avec une formule d'abaissement et de diminution
pour le peuple ami que ses armes ont sauvé, et
'sans lequel il serait envahi lpi-m6me. En nous refu-
sant les précautions et les protections nécessaires
contre un ennemi éternel, M. Wilson ne-peut penser
qu'il fasse les afTairea de l'Amérique. Ou son erreur
serait si grave qu'elle ser£ût indigne de lui.
Le monde anglo-saxon tout entier est encore plus
CCI t, Google
IL FAUT DÉFENDRE L'EUROPE 153
intéressé qu'il ne croit à la vie et à la vigueur d'une
Europe alTranchie des épouvantes du germanisme.
La ceinture d'argent et d'azur de la Manche, les
abîmes océaniques eus-mfimes sont de petites
g&ranties contre l'essor du rapace malfaisant de
Berlin ou de Weimar. Si la justice, le droit et le
devoir pouvaient devenir lettres mortes pour eux,
c ceux qui parlent anglais > feraient sagement de se
dire qu'à Rome, à Paris, à Bucarest et en quelques
autres villes choisies, mais non très nombreuses
pourtant, ni très populeuses, ils ont des amis qui les
défendaient en se défendant : oui, ces amis se sacri-
lîaient à quelque chose comme un bien vital indivis
entre eux et nous. Personne n'eut jamais raison de
laisser périr de semblables amis, mais, quand on
oommet cette négligence, on la paie. Le continent
européen abandonné sans défense aux menaces pro-
chaines de son foyer central, serait sans doute fort à
plaindre : plus à plaindre peut-être ses ingrats ou
ses'négligents débiteurs!
vjniMb, Google
INTENTIONS ET RÉSULTATS
37 janvier 1919. •
Un Français qui écrit au New-York Herald, journal
américain, de Paris, notre confrère Pierre Vober
faisait toucher du doigt, hier matin, à M. Wilaon le
douloureux contraste, trop âaisissable, entre des
intentions magnanimes et les résultats obtenus. Ils ne
sont encore que moraux. Mais d'autres peuvent
suivre. * Les mystiques >,.dit M. Pierre Veber, < ont
beau faire appel aux plus nobles idées, ils en vien-
dront forcément A l'emploi de la force pour imposer
leur volonté. Il «erait paradoxal que, de cette As-
semblée pacifique, il sortît une guerre nouvellel »
Paradoxe dont les annales du genre humain ont
toujours regorgé.
Nous ne ferons pas reparaître notre vieux tableau .
des instructives concordances entre le cosrant piùà*
flque et le courant guerrier. ^La vie et la mort .du
dernier empereur de .Russie, fondateur^ du défunt
tribunal de La Haye, illustrent d'un jour triste et cru
cette vérité. Au dehors, au dedans, il a voulu la
paix. Au dehors, Avt dedans, il a subi la guerre. Et
lui aussi rêvait de la faveur de « l'opinion du monde > !
Lui aussi, cet autocrate tolstolen, professait, qu'il
convenait de tout remettre centre -les mains du
peuple * ; son mysticisme teinté de fatalisme d'Orient
n'était pas si éloigné du, mysticisme witsonien, iouW
animé de la généreuse activité des nations d'Occi-
dent... Orient, Occident, ces notions se confondent
Dj-:..JL, Google
INTENTIONS ET RÉSULTATS 155
SUT la planète ronde, et le sentiment du mesBianisme
biblique Incisé se laisse voir aux deux extrêmes
ainsi rejoints. Malgré les différences et les con-
tradictions, ce parallèle donne un désagréable fris-
son.
Fermons les yeux. Ne souhaitons rien de russe,
ni de slave à la riche, féconde et magnifique Amé-
rique. Mais que les hommes d'Etat américains pren-
nent enfin garde à ces puits de misères qu'ils sont
en train de nous creuser, de creuser à tous, eui-
inêmes compris! II suffirait que les collaborateurs
de M. Wilson voulussent bien attirer l'attention de
leur chef sur la qualité des gens dont il recueille
ici l'approbation tapageuse. Ce ne sont pas des hon-
nêtes gens. Ce ne sont même pas d'honnêij^s esprits.
On ne peut les désigner que du nom le plus haï de
la loyauté anglo-saxonne : ce sont des fraudeurs.
Dans la division des esprits, quand l'intérêt est de
se mettre d'accord au moyen de la raison et de la
vérité, ces spécialistes de la fraude oratoire et litté-
raire font ce qu'ils peuvent pour empêcher entre
. Français, entre Alliés, un échange d'idées cordial et
franc marquant les points d'accord, les points de
dissidence et cherchant à les régIe^ par effort com-
mun. C'est aux passions, aux préjugés, aux illusions,
aux plus grossières rêveries mythologiques d'une
foule enfant que l'on tente dé s'adresser pour obtenir
lés perturbations dont le préaident américain serait
l'artisim, dont sa philosophie fournirait le prétexte.
Pour ce résultat l'on ne dédaigne point de l'aduler
parfois d'une façon si plate qu'il en doit être écœuré,
parfois aussi d'une manière insinuante, subtile.
..JL, Google
156 L£ PRÉSIDENT WII^ON
délicate même et cap&ble de surprendre quelque fai-
blesse d'un grand cœur.
Mais un ami vrai le mettrait en garde et lui rap-
pellerait ce qui est dit, à l'apocalypse de Jean du
petit livre doux à la bouche et qui est fort amer au
ventre : le solitaire de Pathmos en eût dit tout autant
de tels journaux de Paris. Il ne manquera pas k
Washington de voix austères pour le lui rappeler un
jour.
Avant ce jour, le premier venu des Français peut
conseiller au président Wilson de considérer l'envers
de ces flatteries. Les mêmes qui se vautrent à ses
pieds tournent des regards de fiel et des propos de
haine contre leurs propres compalriotes et, sans que
la raison y soit pour rien, l'intolérance de l'intérêt
et de la passion est si forte qu-'il suffit à un écrivain
du rang de Capus d'émettre dans le tour le plus im-
personnel, des objections de l'ordre ie plus général
pour se voir appliquer le reproche de diverses hypo-
crisies et de grossier jésuitisme, terminé par des
murmures de ton guerrier : comme s'il était impos-
sible à certains esprits de rêver paix extérieure .
sans se peindre aux couleurs de la guerre civile I
M. WILSON A LA CHAMBRE ET NOTRE
INDÉPENDANCE
4 février 1919.
En preoant place à la tribuae de la Chambre,
dans cette Ekssembtée qu'il a jugée si exactement,
M. le président Wilson s'eat-il rappelé les sentences
émises autrefois dans son livre L'Etat, éléments
d'histoire et de pratique politique? S'est-il rappelé
en particulier les [itrases ([ui servaient de manchette
à notre numéro du 17 janvier? Elles disaient :
La responsabilité ministériello a rapidement fait place
en France, dans les dernières année*, an Gouveroe-
ment par tes Chambres ou, ce qui est pis, au Gouver-
nement par la Chambre des députés...
... La Chambre des députés est notoirement un corps
sans modération...
...Et la France faiblit sous cette pesante, cette intolé-
rable forme do gouvernement...
La c brillante conception de la France ■ qu'il
nous apporte d'Amérique et qu'il a laissé entrevoir
dans son discours d'hier n'a que des rapports très
lointains avec ces aphorismes. Ce qui loi paraît
désormais « briller • parmi nous, c'est l'élément sous
lequel notre pays lui paraissait faiblir. Au contraire,
ce qu'il partit traiter avec quelque indifférence,
mémequelquedèdain, c'est l'élément national.l'esprit
d'indépendance, la force militaire, tout ce à quoi
nous devons d'exister et de respirer après quatre ans.
158 LE PRÉSIDENT WILSON
Etranges variationa ! M. Wilson se félioîte de la
paix conclue, enfin, d'égaux à égaux avec l'Angle-
terre. Il prodigue à plusieurs reprises les marques
d'estime et d'amitié au général Pershing. Mais à
noua, que dit-il? Il croit pouvoir demander, en
pleine Chambre ■ un peu d'abandon de notre indé-
pendance d'action* et promet, an échange, quoi?
La sécurité, ou pour mieux dire, l'assurance d'une
sécurité dont il ne paraît distinguer encore ni les
moyens réels, ni les solides garanties. Ainsi le cœur
du président américain se révèle animé de senti-
ments généreux et même magnifiques, mais un peu
protecteurs et nous no sommes même pas absolu*
ment certains que les conditions réelles de cette
protection soient devenues entièrement sensibles à
son esprit. Ce qu'il a la grande bonté d'en dire suffi-
rait sans nul doute s'il suffisait au pays de se croire
défendu. Mais la France a besoin d'être en sûreté
véritable. Elle ne peut pas croire au pouvoir des
mots pour cela.
LA VISITE DE REIMS
M. le président Wilson est allé i Reims. Qu'a-t-il
vu? Qu'en rappOrte-t-il ? Une donnée intellectuelle
ou sentimentale relative au péril allemand? Pas
tout à fait. Nos malheurs se sont offerts à son esprit
sons l'aspect acolastique d'une erreur générale de
conduite, plus morale que politique, à rectifier.
Voici : avant que la ville et la cathédrale fussent
ruinées, les dirigeants du monde, paraît-il, avaient
pensé aux relations entre les Gouvernements, mais
avaient oublié les relations entre les peuples. Ils se
M. WILSON A LA CHAMBRE 159
préoccupaient de manœuvres et de relations interna-
tionales. Ils auraient dû être préoccupés c des desti-
nas des hommes et des femmes et de la sécurité de
leurs foyers *. Ils ■ auraient dû prendre souci de voir
leurs peuples heureux parce qu'étant à t'abri du
danger ». Je peux assurer A M. le président Wilson .
qu'il commet une double erreur de fait. Toutes les
politiques (je ne parle que des politiques dignes de
■ ce nom) ont et ont eu toujours présent à l'esprit ce
truisme que, sous les alTaires et les tractations des
Gouvernements, il^ a les intérêts, il y a la vie maté-
rielle des peuples, c'est-à-dire des hommes, des'
femmes et des enfants. Quidqmd délirant reget...'
Tous les Français, qu'ils soient royalistes ou répu-
blicains, ont plus ou moins souvenir de la fable que
La Fontaine a intitulée Les membre* et l'estomac, où
sont indiquées les suprêmes répercussions de la
politique ; tous les Français ont lu, ou l'on a lu pour
eux, la magnîdque page de la Politique de Bossuet
où il est dit :
La joie rend les corps sains et vigoureux et fait
profiter l'innocent repas que l'oa prend avec sa. famille
loin de lacraiqte de l'ennemi et bénissant comme l'au-
teur de tant de biens le Prince qui assure la paix,
encore qu'il soiten âtat de faire la guerre et ne la crai-
gne j]ue par bonté 'et par justice.
' VAclion française est une école qui se singularise
par bien des points. Elle n'a jamais songé à réclamer
comme une distinction originale le fait d'insister i
tout bout de champ sur les rapports des moindres
intérêts particuliers et de l'intérêt général, de la
160 LE PRÉSIDENT WILSON
sûreté de l'Ëtat et de la sûreté des hommes, des
femmes et des entants. Conclure une alliaoce natio-
nale ou signer un traité de commerce sans avoir évo-
qué d'abord cette pensée des familles et des individus
ne peut être le fait que de rhéteurs psittaoisfes ou
de juristes devenus étrangers h la matière de leur
savoir.
M. le président Wilaon commet une autre erreur.
Si l'on n'a pas fait la faute qu'il indique, on en a fait
une autre qu'il n'indique pas. On n'a pas assez fait
de politique véritable. On a négligé cette étude, cette
geiition de nos intérêts les plus généraux. On n'a pas
tenu à jour au degré où il l'eût fallu les conversations
de notre Gouvernement avec les Gouvernements
étrangers. On n'a pas su constituer à l'avance, contre
l'Allemagne, cette Ligue des nations que les hasards
de la guerre ont formée peu à peu, automa.trquemeiit
et trop lentement. Les Gouvernements et, entre tous,
les nôtres, n'ont pas fait leur métier de gouverne-
ment .
Pourquoi? Serait-ce pour des raisons de vaine
diplomatie? M. Wilson le croirait-il? En ce cas, il
ferait une troisième erreur. Cette politique extérieure
n'a pu être faite parce que la politîijue intérieure
nous dévorait. Les politiques n'ont pas rempli leur
fonction, ils ont manqué à leur devoir parce qu'ihï
étaient ou opprimés et gênés par les politiciens* ou
eux-mêmes embauchés dans cette tribu de malheur.
M. Wilson peuten croire,' non pas notre témoignage
qui lui serait (bien à tort) suspect, mais le rapport de
ce médecin de village que je publiais à cette place
hier.
L,Cooglc
M. WILSON A LA CHAMBRB 161
Voici, m'écrirait le docteur Moret, de Courlon-sur-
Yonne, un petit récit que je vous dédie pour corroborer
ce que vous dites. Je vous livre les noms, le mien
comme ceux dfi monsieur pour les publier au besoin,
ei vous le Voulez; nous vivons dans un temps où il faut
mettre les points sur les i, les poms sur les personnes,
et ne pas se contenter de la polémique anonyme.
Or donc, en septembre 1913, j'assistais, comme con-
seiller municipal, k la distribution des prix des élèves
d^ écoles de' mon village : Gourion (Yonne). La prési~
dence était dévolue au conseiller général de mon
canRm : M. Ghéreau, vieillard falot et terne, qui eut la
malencontreuse idée de nous servir comme morceau
d'éloquence la lettre de Lé<jn Bourgeois, célébrant
l'inauguration du palais de la paix à La Haye, d'où il
résultait clair comme le jour (et ça ne faisait de doute
pour aucun des assistants, que la paix était garantie à
jamais, et la guerre désormais' impossible. Après ce
ridicule factum, l'orateur ajouta des réflexions de son
cru, aussi dépourvues de bon ^ssns que la lettre de
Bourgeois : le commentaire valait le texte et tout était
à l'avenant.
Placé derrière le personnage, vous pensez si, nourri
de la lecture de ■ Kiel et Tanger ', je'bouillaJs i
l'audition de ces inepties. Je passe pour un violent, à
tort, coiflme Daudet. Si je l'avais été, si j'avais écouté
ce que me dictait l'indignation, j'aurais empoigné le
personnage par les épaules et je lui aurais fait vider
l'estrade et crié à l'imposture. Je, me contentai, en
guise de proies tatiqn, au moment des applaudissements,
de lever les épaules le plus haut que je pus, et d'en-
foncer mes mains au pl]fs profond de mes poches.
Mais je pris ma revanche. Huit jours après la décla-
ration de guerre, *r en contrant dans les mes de son vil-
lage le stupide vieillard, disciple et thuriféraire de
Bourgeois, je l'abordai en ces termes;
— ^h I bien, monsieur Chéreau, maintenant que les
avénemsntsvouB ont dounéna tel démenti, que pensez-
cdt, Google
162 LE PRÉSIDENT WILSON
vous de votre diicours de distribution de pijx i Cour-
Ion ? Vous aviez de telles illusions ?
— Je les avais, me repartit le personnage.
— Eh bien. alors, 'lui dis-je, on peut appeler cela l'er-
reur de l'aveugle qui se fait chef. Bh bien .'monsieur,
ce m'est en ce moment un soulagement de vous dire
comment j'accueillis votre discours: en haussant les
épaules et en mettant mes mains au plus profond de
mes pDClies.
J8 ne seraîË pas pressé de livrer ce* réoit k la puUi-
cîté. Mais puisque Bourgeois reparait sur la scène du
monde après toutes les raisons qu'il a d'en sort^f, on
peut craindre que ses lieutenants en fassent autant. Il
faut, comme dit le populaire, leur mettre le nez dans
leurs confitures. *
Dans noa moindres petites aggtomèrationa a sAvi
la triste manie de U lotte intérieure; mais, quand un
esprit prAvoyant y parlait des menaces étrangères,
de la nécessité d'ariqpr, de la certitude de la lutte
.extérieure, il y avait an Conseil municipal on au
Conseil général quelque myatagoguo enivré pour
évoquer l^utorité de Léon Bourgeois et de Jean
Jaurès assurant que l'ère des violences était termi-
née, que la guerre était morte et que la Vigilance
était affaire d'un autre temps. Voilà, monsieur le pré-
sident de la République américaine, pourquoi la ville
de Reims a été 1>rûlée, ravagée^ mise & sac par
l'agresseur et l'envahibseur. Voilf^ la vraie raison.
Elle est matérielle : nous n'4tions pas assez forts.
Elle est morale : on nous avait empêchés de mainte-
nir d'abord, 'ensilite de reconstituer notre force.
Voilà ce qu'atteste non l'imagination juridique, tou-
jours un peu arbitraire, mais la réalité consultée. Il
est f&cheux delà voir négliger de si haut.
jb,C.ooglc .
M. WILSON A LA CHAMBRE (63
LE ■ NOLI TIMERE » DE M. WILSON
En accueillant M. Wilson, M- le préfiident de la
Chambre avait fait ce l^u'il avait pu pour ramener du
ciel sur la terre cette étrange théogonie. Il a parlé
avec fermeté, courtoisie, netteté des garanties terri-
- torialet, militaires, économiques, financi^ea indis-
pensahles. Il a parlé non du concept, mais de la réa-
lité de la France, et son Allemagne a été celle qui se
voit et se touche, celle des ■ moyens d'agression *.
Il a méritoi rement dé clafé :
Nous avons été trop souvent envahis pour ne pas
veiller toujours- Les plus ardents pangermanistes furent
les libéraux et les- démocrates de 1848 ;-le PaPlementde ■
Francfort fut le précurseur de Bisdtark; en 1914, toute
l'Allemagne a voté les crédits de guerre, égorgé la Bel-
gique et tenté d'assassiner la France.
Puissent ces paroles semer dans l'esprit de l'au-
guste visiteur à qui on les a destinées des réflexions
plus fructueuses que la vue éloquente et stérile des
ruines de Reims !
Nous apprécions à sa hautff valeur d'intention le
noU' tirnere du président Wilson, nous mettrions à
plus haut prix une vue, une idée, une décision qui
bannirait effectivement tes sujets de craindra.
..jcC.oogIc
DE FRANKLIN A WILSON
5 février 1919. .
La question de Boaveraiaeté a été posée lundi
devant le. Parlement pa^ un chef d'Etat étranger
adimis à la tribune de la nation. M. Wïlson y a pro-
noncé cette phrase dont la^France était le sujet :
Un peu d'abandon de son indépendance d'action ne
peut pas être mis en parallèle avec l'incessante me- *
nace d'une autre catastrophe.
L'idée d'un parallèle semblable ne se serait pr^
sentée à l'esprit ^'aucun Français. Les Français,
depuis deux mille ans, ont préféré à la dépendance,
petite ou grande, la mort. Mais, comme nous le fai-
sions observer dès hier, ce que M. Wilson nous pro-
pose en échange du plus noble et du plus précieux
de tous les biens est très précaire. C'est ans sorte
de garantie de neutralité du type que l'Europe libella
{définitivement, croyait-elle) en 1^ pour le royaume
de Belgique : la Belgique d'alors était à l'Europe
ce que la France de demain serait  la Société uni-
verselle de demain. Soixante- quinze ans plus tard,
on vit ce que valait la garantie diplomatique de l'Eu-
rope pour la Belgique du temps de Guillaume II;
nous n'attendrions pas trois quarts de siècle pour
vérifier, pour éprouver à jios frais 6e que vaudrait
la garantie diplomatique de la Société des nations
pour une France contemporaine du très prochain
Attila lU.
giizcdiv, Google
. DE FRANKLIN A WILSON 165
M. WILSON CHEF ET PRÊTRE
Il paraît que M. Wilson parle d'abondance. Il
n'écrit pas : dono, contrairement à la coutume obser-
vée entre chefs d'Etat aux époques barbares de lu
diplomatie régulière et secrète, M. Wilson ne remet
pas à son c(fllègue et partenaire Iq texte de son dis-
cours avant de le prononcer. Donc, rien de concerté,
rien de préparé. Cette gr&ce familière et sauvage
donne sans doute du piquant et de l'imprévu aux
solennités politiques où l'on se rencontre. Mais^ab-
sence de protocole pourrait avoir des inconvénients*
de toute sorte, car, si l'histoire enseigne quelque
ohoae, c'est certainement que le retour à la nature
précède de peu la ruée de la barbarie. La pauvre reine
Marie -Antoinette ayant voulu voir de près l'homme
naturel, -sa bergerie, comme tant d'autres, a dû Soir
parmi les loups. Qu'il me soit permis d'exprimer
plus d'une crainte sur la pastorale d'aujourd'hui. Ce
n'est plus seulement la reine de France qui est en
cause. C'est la France même. C'est la souveraineté
de la nation sur le domaine du sol, sur l'obédience
du sang. Comme citoyen de la France, je suis libre
aujourd'hui. Le serai-je demain?
Marcel Sembat qui n'aime pas les Jjurés et qui a
horreur dès chefs raffole du président Wilson qui
■ a l'air à la fois d'un prêtre et d'un chef >, selon sa
propre et judicieuse remarque. Nous n'avons cessé
de contester avec autant de fermeté que de respec-
tueuse courtoisie la doctrine, sacerdotale ea effet, et
aussi magistrale, la doctrine de maître, la doctrine
de directeur et de chef que nous apporte le prési-
jb, Google
t66 LE PRÉSIDENT WILSON .
dent des Etats-Unis. Sembat compare cette mission
spirituelle, morale et politique à celle de Franklin.
Dans les deux cas, l'imagination de Sembat exagère:
Franklin venait oEFrir À la nation française rangée
autour d'un roi puissant l'occasion d'exercer les plus
hautes vertus de la fraternité humaine : l'historien
et le politique onLle droit de distinguer entre cette
offre précieuse et les idées moins précieuses que
Franklin distribua et sema; cette distinction est
d'autant plus facile que, très peu d'années plus tard,
G^ idées causaiei^t à ta France ua pr^^udice plus
'que séculaire, la jetaient dans une anarchie dont nos-
amis d'Amérique eux-mêmes rougirent, et la soule-
vaient en partie contre son roi, le roi de 1778, le roi
libérateur pour lequel l'Américain Thomas Paype
prit hautement et courageusement parti à la Con-
vention. Les idées de Franklin furent au moins mal
comprises à Paris. Cela n'empêche pas le voyage de
Franklin d'honorer immortellement Franklin et la
France.
La même distinction s'établit d'elle-même entre le
glorieux voyage du président Wilson et certaines
nuances de ses idées. Elles sont sans doute excel-
lentes pour son pays. L'uni versatiti quïtldésire pour
elles leur fait«ncore défaut, non peut-être essentiel-
lement, mais parce qu'elles ne sont pas au.poiati La
religion dont il est prêtre nous ne la professons, ni
ne la pratiquons, nous, Français, Marcel Seoibat
oompris, malgré tous les airs dévots et confits que
nous l«i voyons prendre. Quant & la haiite allure de
Chef des Chefs adoptée (avec quel brio) par l'illustre
voyageur, nous attendons Sembat et nous te vou-
.iL.GoDgk-
DE FRANKUN A WIUSpN 167
driona voir au premier désaccord sur quelque point
de fait où seraient engagés et un peu passionnés les
intérêts de son parti : de quelle allure aussi nos socia-
listes parisiens renverraient leur hâte éminent à son
temple et & son logis* ! En quoi ils auraient bien rai-
son, pour une fois.*
LES PRÉCÉDENTS DU PACIFISME
Nous croyons certes & l'universalité de certaines
idées politiques justes. Mais pour être applicables par-
tout, il leur faut porter .sur des objets vraiment
généraux et valoir indépendamment de la variété des
cœurs, des esprits et des corps particuliers à telle on
à telle nation. Si cette abstraction est faite mal à
propos, si par exemple l'on veut raisonner de l'homme
en soi sur un sujet où ne valent que les traits dis-
tinctifs du Germain et du Français, de l'Anglo-Saxon
et du Russe, on aboutit à des méprises profondes et
qui peuvent devenir cruelles, une fois transportées
du champ de bataille des idées au champ de bataille
des gens.
Nous avons commis ce genre d'abstraction mal-
heureuse en 1789 et la philosophie, évidemment paci-
fisle et philanthropique, émanée de nos voisins de
Londres, de Genève et de New- York, a eu pour
résultatde longues guerres entre nous, dont quelques-
unes fort sanglantes, et des guerres plus longues,
plus sanglantes encore avec les autres nations. Une
prédication douce jusqu'à lafadeur, chargée de baisers
Lamourette, comme la prédication d'avant-liier était
terminée et fleurie d'un i baiser 'wilsonien ■, a abouti
1. Cela l'est produit puiat par point.
j.:,n:ML,C00J^lc
ItS LK PRÉSIDENT WILSON
aux épouvaDtables oarnagea intérieura ou extérieurs,
qui allèrent de 1792 k 1815, dont la suite a rougi toute
la course du siëole écoulé et dont l'évolution en Alle-
magne a provoqué (tnalement cette tuerie universelle
dequatreanuées. Tel étant l'effet du principe libéralpu
démocratique ou frankliniste ou wHsonien, il ne serait
. que sage de chercher à^ fonder la paix sur d'autres
principes que ceux qui ont souffert ou soutenu, subi
ou causé tant de guerres.
ib, Google
DU RÊVE A LA RÉALITÉ
« Toua Ua peupleg d'Europe > se sentent-ils
« légers? * Et se 6ent-ils & t un esprit d'espérance? •
M. Woodrow Wiiaon vient de le déclarer au peuple
de Boston accouru pour l'accueillir et pour l'applau-
dir ; cette peinture de noa préoccupations et de nos
soucis représente une façon si poétique, si optimiste
et ai heureuse de rédiger l'histoire contemporaine
que nul des anciens hôtea du président américain ne
lui en fera un reproche. On lui 'saura gré, au con-
traire, de ses récits de paix et de guerre qui tiennent
du poème homérique et de la saga :
Des hommes combattaient, les muscles tendus et la
tète baissée Ils sentaient qu'ils combattaient
pour leur vie et pour leur pays. Et quand ils enten-
dirent, aux accents qui leur venaient d'Amérique, tout
ce qui était en jeu, ils redressèrent leurs tètes el levè-
rent leurs yeux au ciel. Alors ils virent des hommes en
kaki qui venaient de l'autre côté de la mer, animés
d'un esprit de croisés, et ils trouvèrent que c'étaient ta
d'étrangea hommes, non seulement indifférents au
danger, mais indifFërents, parce qu'ils semblaient voir
quelque chose qui faisait que le danger valait la peine
d'être couru. Des témoins m'ont afMrmô, en Europe,
que nos hommes étaient possédés de quelque chose
qu'on ne peut appeler que d'un mot : une ferveur reli-
gieuse. Nos hommes n'étaient comme aucun autre
. soldat. Ils avaient une vision, ils avaient un rêve, et ils
combattaient dans un rêve. Et comme ils combattaient
dans un rêve, ils firent tourner tout le Sot de la bataille
et ce flot n'est Jamais reveau en sens inverse.
170 LE PRÉSIDENT WILSON
Ces belles tmagioations perdraient an peu de leur
poissance^de persuasion si on les comparnit à la
froide réalité,
LES DEUX VAQUES D'IDÉALISME
A rbeore où les Amérioains par leur courage vin-
- rent ravir â'entlu^BMUne'le cœur de l'Europe, la
vague de l'idéalisme avait passé une fois et deux
fois sur les combattants, elle ne les souleva point
une troisième fms.
La première fois, en 1914, dîfTérenta orateurs offi-
ciels, pour amortir l'opposition de quelques poignées
de sâns-patrie, firent circuler le mot d'ordre : nous
/'allions la dernière guerre; si dangereuse que fût
une telle promesse, dont nul ne peut répondra, nul
n'étant à même de la tenir, un petit nombre d'exaltés
la prit au sérieux et leurs convictions s'en nourri-
rent; mais, peu à peu, l'effet tomba soit par l'inanité
profonde de la doctrine, soit que l'ambiance militaire,
la joie de la victolra de la Marne et des premiers
avantages qui l'ont suivie, le retour aux usines de la
plupart des combattants socialistes eussent achevé
de rendre superflu un appel à des conceptions aussi
peu résistantes que peu substantielles. Comment se
fussent écoulées les longues, lourdes, lentes saisons
de la guerre imiqobile si le soldat n'eût pas connu la
solide consolation du patriotisme sous les évidences
de la nécessité? Même vers le milieu de 1916, cette
idéologie démocratique apparaissait déjàplus défaitiste
et dissolvante que fortifiante; des chefs socialistes -
comme Sembat-, comme Renaudel < , se montraient
' 1. Au Congrès National d'août 1SI6.
.«Google
DU RÊVE A LA RÉAUTÊ *7I .
inquiets de voir l'esprit de la Bévcdotnui se séparer
ainsi d'aveo la cftise* da la* -France et c'est pour,
arrêter ce courant douloureux que, vers ce moment,
nous précipitâmes DOtre propagande pour la Part du
Combattant plus propre qu'aucun 'i idéal > suranné
, -À fournir des réponses au < pourquoi te bas-tu? >
n n'y arvaît donc plus en présence que le patrio-
tisme nationaliste et l'anarchie antimilitaîre. Quel-
ques rares Sdèles du militarisme révolutionnaire en
sbuitraient. En mai:s 1917, k Révolution russe leur
rendit un peu d'espérance. J'en sais un, combattant
ilévoué, qui tomba à la fleur de ce rêve d'une Europe
orientale régénérée par ta démocratie : ses lettres
recueillies par VHumanitè qui les a publiées depuis,
font foi do ce que l'on peut appeler la seconde vague
de mysticisme paciGste et gnerrier. L'intervention
américaine à peine aanoncée par les feuilles n'y fut
pour rien. Et ce mouvement lui-même dura trop peu.
Les honteux événements "de Russie se fussent char-
gés de le dissoudre si, de son propre élan, parles
excitations de ses doctrinaires du Bonnet Rouge, il
n'e&t conduit aux mutineries de mai-juin qui îatrodui-
aaient parmi nous la guerre civile. Ces événements
malheureux brisèrent le courant idéaliste en le fai-
' sant apparaître ce qu'il était sans doute au fond :
.une propagande de désunion nationale et de désar>
mement devant l'ennemi. ' ■ •
POURQUOI PAS DE TROISIÈME VAGUE -
'Lers donc que les admirables troupes du président
Wilson ûrent au printemps 1918 leur éclatante appa-
rition sur nos champs de bataille, il y avait de graves
..jcC.oogIc
. 17i LE PRÉSIDENT WILSON
dif&oultés- & ce que l'on prit garde à autre chose que
lenr valeur, leur courage, leur itttlomptable ténacité
et leur dévouement héroïque. MOitaire ou civil, le
puhUc continental fit entendre un applaudissement
prolongé, moins prolongé peutétre que la reconnais-
sance de notre cœur! Mais, quant ans idées, non : ^
elles ne furent pas 'aperçues, volant comme en un
rfive au-desBUfl du drapeau fédéral, de ses oouleurs
hrillantes, de oea bandes et de ses étoiles, ou c'est à
peine si l'on se soucia de la présence ailée de çé» .
nobles déesses. Saturé d'évocations OFatoires, l'an-
cien scepticisme français' avait repris le dessus. La
douleur du sol ravagé, des villes menacées, d'une
belle jeunesse fauchée par milliers d'imes cédait
parfois, souvent, à des passions moins sombres : mais
c'étaient celles de nos espérances nationales rigou-
reusement maintenues, le désir de chasser l'ennemi,
de punir le traître, l'incompressible volonté de libé-
ration, de salut, de résurrection. Ces idées, car de
telles passions sont aussi des idées, monsieur le pré-
sident Wilson, ces idées ne s'arrêtaient pas forcé-
ment A, la nation française, elles s'étendaient de tout
cœur à, nos alliés et au monde, mais elles étaient
pures, ou à peu près, du séraphisme éthéré, du
messianisme stoïcien que M. Wilsoa prête à ses
soldats et aux ndtres. Il n'y a pas eu de troiaitoie
vague d'idéalisme duran't la résistance de Foch ni
durant les cinq mois de son offensive immortelle. Le
fait historique est aisément vériQable. Les saturnales
de l'idéologie paciQste ont commencé beaucoup plus
tard, c'est-à-dire la guerre à peu près Qnie. Ce*fut
un grand bonheur polir le monde : que fût-il arrivé si
CCI t, Google
DU RÊVE A LA RÉALITÉ. 17S
l'AUemagae eût contiaué d'être armée pendant que
les vigilances et les înteliigeoces auraient été méthodi-
quement endormies de notre côté?
DE LA FAMILLE A LA PATRIE, DE LA PATRIE
■ A L'HUMANITÉ
Quand le repos aura succédé à oe long voyage et
qu'il se verra face à face avec les images des chosea
dans le silence de son cabinet de travail^ M. le pré-
sident Wilson distinguera certainement deux objets
très différents : d'une part, sa doctrine, avec ses
nobles élans vers les hauteurs d'une vie humaine
comparable pour la pureté, la dignité et la Brâncheur
à quelque vol de cygne éplôyé sur des champs de
neige, et d'autre part l'usage, l'emploi, l'exploitatioa
de cette doctrine par des éléments qui ne sont pas ce
que l'Europe compte de meilleur. Ces ^eux objets, il
le verra, imposent deux devoirs à nos peuples d'ici i
étudier la doctrine avec le sérieux dentelle est digne,
en mesurer sévèrement l'application & ceux qui
s'efforcent de la faire tourner à leurs mauvais des-
seins.
Que dirait M. le président Wilson si, étant pat
fortune l'inventeur de la première t^Ie de la loi ins-
tituant une discipline générafe de la Cité, dans un
milieu jusque là composé seulement de familles sans
liens, si les premiers, les plus ardents zélateurs de
son innovation étaient surtout de mauvais fils, de
mauvais pères, des frères atroces, des sœurs toutes
souillées du sang fraternel? Une semblable clientèle
lui ferait horreur. Il dirait qu^, pour pratiquer des
jb, Google
174 ,LE PRÉSIDENT WÏI.SON
préceptes plus hauts, «ne enceinte de lois plus yaste,
il faut commencer par ê(re 'soi même en règle avec
les maximes èlémeotaires <hi stade inférieur du
prochain. Soyez bon père et bon fils avant d'ambi-
tionner un brevet de bon citoyen, dirait-il. En quoi
il aurait bien raison.
Mais, si, un parricide ou un fratricide ne peat
pas faire un patriote, comment de mauvais citoyens
on de mauvais amis de la patrie, insurgés contre Ta
vie nationale,' ou mal plies à ses nécessaires obliga-
tions, feront-ils de booc éléments, des éléments sûrs
de la vie internationale? C'est sur l'élite nationaliste
qu'une bonne Société'des nations devrait s'appuyer.
Dans cSS 'réflexions de la Maison Blanche, M. Woo-
drow Wilson verra peut-être qu'il a trop négligé ce
point de vue. Un peu étouffé dès son arrivée par la
confuse acclamation des pires ou des moins bons, il
ne s'est pas assez dit que ce halo f&cheux altérerait
les véritables nuances de sa pensée qui nous arrive-
rait ainsi sous un jour faux, dans une mauvaise lu-
mière... Ne vous semble-t-il pas que l'erreur recon-
nue des deux parts devrait être-rectiQée sans délai.
L'ALTÉRATION DES IDÉES WILSONIENNES
L'abus quiseoommet aujiomdesidéeswîlsoniennes
militera pour cette ratification. Un journal finan-
cier, la Revue des valeur f américaines, signalait jeudi
dernier une déformation- des idées du jPrésideat qui
est courante, donc colportée au profit de l'Allemagne
par tous les philoboches de Paris et de la banlieue.
Notre confrère traite de ùotre « droit à, l'indemnité
sa titre de nos dépenses de guerre > : ,
jbTGoogIc
DU RÊVE A* LA RÉALITÉ ITO
Il o'y » pas un mot dans les quatorze points du 8 j&n-
TÎer 1918 «ir les indemnités au la ré[AratLOQ des dom-
mages dans leur ensemble. Ni l'jine ni l'autre question
n'était envisagée. Le président, manifestement, en
avait traité an point de vue américain, neuf mois avant,
lorsqu'il disait, le 2 avril 1917, dans son message au
Congrès qui a précédé de quatre jours l'entrée en
gaerre des Etats-Unis: •■ Nouanedéatrons ni conquêtes,
ni domination, nous ne recherchons aucune indemnité
■ pour nous-mêmes > — No indemnitietforourselcea —
aucune compensation matérielle pour les«acrificesque .
nous allons librement consentir. * Les seuls mots
■ nous ne recherchons aucune indeanilé » eussent été
suffisamment clairs. Le président ajoutant • pour nous-
mêmes ■ souligne le fait qu'il ne s'agit et ne peut s'agir
que des Etats-Unis.
La situation financière et économique des belligérants
engagés depuis trois ansdanalaplus terribles des guerres
était telle & ce moment-là qu'il paraissait évident qu'un
engagement de cette nature, àè la part du chef 4e 1&
grande nation la plus riche du msnde, tout en impli-
qaant un désintéressement rare, ne pouvait compro-
mettre l'avenir du pays.
La correspondance des gouvernements alliés et du
président immédiatement avant l'armistice ne touche
q)Ai,deiix questions : celle qui a trait à la libeAër des
mers et les précisions sur les compensations dues aux
civils des nations alliées pour tout dommage à leurs
personnes ou à leurs propriétés résultant de l'agression
de l'Allemagne sur terre, sur m«r, dans l'air. Cette
réserve répondait aune interrogation précise: «L'ennemi
accepta les quatorze points, le faites-vous? ■ Elle
n'avait pas A envisager la question des indemnités de
guerre, tenue en dehors des quatorze points. Quant aux
clauses de l'armistice, l'article 19 réserve expressément,
après avoir spécifié la réparation des dommages, tous
les droits et réclamations ultérieures des Alliés et des
Etats-Unis.
Le droit à indemnité pour le cpttt de la guerre
t,C.ooj^|i:
178 LE PRÉSIDENT WILSON
demeure donc entier en ce qui regarde les Alliés. Si
les Etats-Unis y ont renoncé « pour eux-mêmes ■ dans
le message du 3 ayrU 1917, leur président ne s'est
jamais prononcé sur te droit des Alliés d'en poursuivre
la recouvrement, et n'avait pas k le faire.
Tel est le langage des iaiia. Voulez-Tous avoir
maintenant celui des farceurs payés pour plaider en
Franoe oontre les intérêts français? Prenez le seoond
■ des journaux de Téry, celui qui paraît le soir. Le
< journaliste > qui fait t&-revue de la presse cite un
article de M, ledépaté Louis Puech exposant l'impât
sur le capital dont nous sommes menacés et priuit
le Gouvernement de commencer par 0xer le chiffre
de la oontribntion de guerre allemande : arrivé à ce
point, le oollaboratéur du louchissime fronce les
yeux, pose la plume o^ demande si M. Puech oublie
< QUE LA PAIX WILSQMENNB BXOLUB TOUTE CONTRIBUTION
DB CE OBNBB ».
Alh^d Capus avait émis le même vœa. < M. Capus
l'oublie-t-il aussi? > demande l'homme de Téry..
Pad&ques ou guerriers, les principes wilsoniens
ne servent, on le voit, dans certaines feuilles, qu'A
minimiser les droits de la France et qu'i passer au
bleu l'intérêt du paya. Le Présidentse rendra compte
que nul Français digne de ce nom ne peut le con-
fondre avec Ae tels personnages : mais nous sommes
bien obligés de déplorer qu'ils ae coUenï à lui pour le
compromettre, pour, le diffomer, pour associer son
nom admiré et respecté & d'abominables besognes.
giizcdiv, Google
VALEUR, PRÉVISION, PRUDENCE
7-8 mars 1919.
Pour exprimer les forces en présence dans cette
guerre * mondiale », l'Europe disait ; Germanisme
et Civilisation; M. Wilson a dit: Autocratie et Démo-
cratie. On a TU le résultat de cette erreur de fait. Se
figure-t-il qu'elle lui a du moins valu une popularité
quelconque. La haute estime dans laquelle il est .
tenu, la gratitude que lui ont vouée les Gouverne-
meats et les Etats procèdent de'raisons toutes diffé-
rNites. Comme il appartient i. la véritable grandeur,
ses merises sont déploré^ et ce juste, regret sera
redoublé si la cause en est aggravée.
Nous li«>n8 en gros caractères dans VHumaniti
soua les titres significatifs c lbs boumbs d'Ëtat a.veu-
OLBS, LBS PBUPLES CL&IRVOYANTS, DN AVERTISSEMENT
SOLENNEL *, deux fixtraits d'un discours prononcé par
M. Wilson au Metropolitan Opéra. Ils donneront
lieu à de sérieuses méditations :
La Ligue des nations n'est ni plus ni moins qu'une
convention par laquelle Je monde s'engage à maintenir
les principes dont il vient d'assurer la revanche au
prix du sang le plus précieux qui fut jamais versé.
Ceci n'est pas santi du conseil des Iiommes d'Etat.
L'Europe est secouée dans ses entrailles à l'neure
actuelle, car elle s'aperçoit que les hommes d'Ëtat
n'ont pas de vision, et que seuls les peuples ont eu la
vision. Ceux qui souffrent voient. Ceux qui subissent
l'injure voient combien est désirable le droîf à la
justice.
,^lc
m LE PRÉSIDENT WILSON
Aucun Gouvernement, d'après M. Wilson, aucun
Etat (et quoil pas m&me le sien?) n'a eu l'inspiration
d'adoucir les souffrances, d'arrêter la tuerie, d'ap-
peler la justice :
fit c'est le peuple qui a eu cettA Tisîon. Mes araÏB, je
voudrais que vous songiez à .ceci; la vision de ce qui
est nécessaire pour entreprendre les grandes réform'ea
a rarement étô accordée h. ceux qui dominent les na-
tions. Cette vision a été accordée au besoin et à la
Tolooté et elle s'est ouverte devant lei revendications
des grandes masses des hommes qui oherchaiant la
' liberté.
Nous n'entrerons pas dans le détail de cette
psychologie où le pragmatisme et l'apocalypse tien-
nent trop de place pour nous. Le lecteur rôvêra ou
devinera. M. WÎIson poursuit :
Et je suis stapéFait — je ne suis pas alarmé mais je
suis surpris — q«'il j ait dans certaines sphères iin«
telle ignorance de la situation mondiale. Ces inatsiaurs
ne se rendent pas canpta de ce qu'il y a de justice
dans l'esprit des hommes actuellement. Tout le monda
autour d'eux s'en rend compte. Je ne sais pas où ils
ont été renfermés, Je ne sais paa quelles influences ont
pu les aveugler, mais je sais qu'ils se sont trouvés en
dehors des grands courants d^dées de l'humanité.
Quel ton pour déorire un état de méprise «K'wreûr
qui «et Ml jvsta ealui de l'oratenr !
Et je désire denner cet avertisse nent eoleniMd, imb
pas mnme uae menace — tes forées da monde »e
menacent paa, elles agissent — les grande flux et in-
flux du .nAtnde ne préviennent pas,'ils montent et vent ;
irrésistiMe et cei^j gui rç' trct^vent su,f. lei^r p^geagç
sont ^ubmergëi. Maintenant J'àme du monda' s'est
éveillés et l'âme du monde doit être satisfaite.
Ne vous arrôtez pas i^ vous imaginer un instanli que
le malaise des popui£tioua europftenofis e^t entière'
ment dû à des causes ou f) d'arriôre-^ptifs éeonptni- ■
ques. Son origine est plus prpfonde. Ces populations
ont vu que leurs Gouvernements n'ont jamais ôtô capa-
bles de les défendre contre l'intrigue ou contre l'agres-
sion, et que dans aucun cabinet moderne, il n'y a ni
valeur, ni prémeion, ni prudence.
Ia$ Cfliiinet» pwropéefts pourroi^ ^\fp qit»lqH« ppu
surprù 4^ «'epfieii^re destituef p«r pe pqjlégue (le
tputo valeur, prévis^, pu pruc^pp. Quelques
grw4# HBfYiaEM qu>j( ffifidus ^. WilWJB, V^m ne
aoiqjri^a fme aûrs ifu^ Ip tnode ^r^if 4* ^W i>4cr-
vepUw i^ do^lIl^ }& droi» dp tfvtpr de jsi ^l♦^t pp q^p
noi)« ipgeilBTQjm, d^^ son ^g48Pi 1^ Prochain. Car
fait Bbstrjtft^QO 4^ Sik yaleur pfopce, fie l^ fligjfit^
den Minimes pt d^ fihefs d'État, i^ais )« Prpp}l^,\^
aura le droit de lui crier gaiement, et Ipn^fol?
ay^c quelque sérieux, dèa le dél)firpadère :
7^ .Sioftsi^HF W'IiSOiÏj ragneiei^r Wilapn* #j4 rjÙVier
pt^«^ yoW( «^tiejï 4^ ^tith^tiS Jïien afl^epx^ ^
bifiiî ,i;i^«^, 4^ ftRi^tiéses .cfjjjt^pof^eç ^ jieij
fjMgo, da^ votre oppi^^iti^p dfi§ déjo^ofif»^ a»f
autocraties, et elles ofii ^si f)4i P^ R^ dç
d^g448. P^nez ga>^^ de u'ei^ pQ^tt ^M^e jde nou-
Teauz qiM ^eraieiut plu^ graves en .opposa^ les pfiPH-
l&tiojw ^ux Q.o)i^v(^aea^cois. J>s ^ne3 et ]ea S.'otf^
viveateflp^x. ^a iie deiio'aai^eQf {^ oùe^ que A»
jb, Google
l80 LE PRÉSIDENT WILSON
continuer. Ne leur donnez-pas de mauvais conseils.
Ne les brouillez pas. Jusqu'ici, souvent, .vous avez
ressemblé i un bon père, ou à un bon frère. N'altères
pas votre oeuvre. Ne gÂchez pas votre bienfait. Ne
donnez pas raison à ces diables de sénateurs améri-
cains qui disaient l'autre jour que la principale vertu
de votre système était d'ajouter un ou deux numéros
inédits au catalogue des causes de guerre. Les luttes
intestines sont aussi des fléaux.
NUL N'ATTAQUE M. WILSON
Personne n'attaque M. Wilson. On le respecte, on
le salue et on l'acclame et, si l'on ne met pas ses
idées au-dsssus de la discussion, si on ne lui accorde
ni l'infaillibilité papale, ni davantage la demi-divinité,
c'est que personne, du moins parmi les bons Fran-
çais, ne veut le couvrir de flagorneries indignes de
lui. Une pensée jeune, neave, inexperte, mais géné-
reuse et ardente, amoureuse de controverses, doit
préférer des contradicteurs comme nous à des appro-
bateurs de la pAte de Jean Longuet ou de Cbarles
Rappoport.
Quant à la roideur fréquente de telles ou telles
paroles échappées à la verve de la raison française,
aucune n'est à comparer au mot désormais historique
de M. Woodrow Wilson sur les cabinets européens
qui n'auront eu, selon le président américain, ■ nt
valeur, ni prévision, ni prudence ».
Si la sentence n'est pas expliquée ou démentie,
qu'est-ce qui pourra empêcher les hommes d'Etat
de la vieille Europe.de montrer au porte-parole de
la jeune Amérique, & côté du cabinet italien entré
CCI t, Google
VALEUR, PRÉVISION, PRUDENCE 181
dans la lutte pour la beauté du monde et le salut de
l'homme dès le dixième mois de la guerre, le cabinet
anglais que cette sainte cause arma dès le second
jour et le cabinet belge qui fut sous les armes dès
le premier?
Valeur, prudence, prévision, ô vertus cardinales
du moraliste américain, où étiez vous & cette é^que?
Dans le cabinet d'Albert I", de George V et de
Victor-Emmanuel III, souverains héréditaires de
l'ancien continent, ou dans le cabinet* de l'autocrate
élu du nouveau monde à qui il fallut plus de deux
années et demie d'hésitation avant de se résoudre â
sauter le terrible pas I Valeur, ô Prudence, ô Pré-
vision^ tirez-nous de doute! Prévision, Prudence,
Valeur, répondez!
..,,, Google
jbvGeoglc
ÉPILOGUE
VERTIGE DE LA PUISSANCE
AU PEUPLE AHÊRWAIN
« Valeurl' Prudence! Prévision!.... » Nous avons
arrêté à ces mots ce recueil de nos touchants efforts
pour expliquer M, Wilson à la France et la France
à M. Wilson. Ces étrange» cris de dédain nous ont
fixés ; de là date l'altération définitive du portrait que
nous avions aiméànous faire du président américain.
Proférées par M. Wilson ei^re deux voyages en
Europe contre les gouvernements de l'Europe amie,
OQB oEfenaes-ont. révolté des Américains éminents qui
sont venus nous le dire et.qui le lui oi^t dit avant de
le lui prouver. Car, s'ils ne- détruisent pas son œuvre
internationale, ils l'ont déconsidérée pour toujours.
Il ne dépendait plus de nous d'échapper & l'évi-
dence de la vérité. L'œuvre du vertige était faite :
dans le cas de M. Wilson, l'élément passionnel recoa-
vrait, effaçait oe qui avait été an esprit. *
Mais à quel moment ce vertige avait-il commencé?
Le discours du 4 mars 1918 n'en est que le suprême
éclat. Il ne s'explique bien que si l'on remonte à
l'annistice de novembre précédent, surtout si l'on a
jb, Google
184 LE PRÉSIDENT WILSON
Boia d'écarter d'une maîa hardie certains manteaux .
de Sem queno8matns(prudemment,patriotiqaement)
avaient étendus sur l'homme d'État ou le philosophe
Autant, jusqu'à l'armistice du 11 novembre, on
avait senti chez M. Wilson une attention profonde
donnée aux signes do réel et un art véritahte de se
réformer pour se conformer au vrai, autantcette faculté
précieuse a paru ralentie et comme atrophiée depuis
cette date. Avajit l'armistice, l'on eût dit que, d'un
jour à l'autre, il se rapprochait de la vue exacte dék
lointaines choses d'Europe. Après l'armistice, et bien
que son voyage de la mî-novembre l'edt installé sur
le vieux continent, les yeux, les oreilles, les narines
et tou3 les autres sens politiques de t'homme sem-
blent s'être refermés chez M. Wilson.
L'armistice conclu, il semble remonter une fois
pour toutes paf l'escalier mystérieux dont il a seul la .
clef flans une tour inaccessible. De 1&, il ne découvre
même plua les étoiles, jugées des corpS trop maté-
riels ; il-vit tout à foit isolé dans le,téte-&-t£te de ces
simples sigit^ de signes par lesquels ses rêves '
abstraits lui sont désignés. Pour comble de malheur,
cette ascension dans la plus subtile atmosphère ne
le délivre d'aucune impulsion du cœur et de la chair.
Ces puissances intérieures se déchaînaient t«ut au
contraire, et rien n'était plus naturel I M. Wilson
venait de voir et d'entendre une vingtaine de trânes
s'écrouler devant lui et, si l'évidence de la raison ou
des faits en attribuait l'honneur à Foch et aux armées
alliées et associées, rien au monde ne pouvait empê-
cher quelque murmure insidieux d'affirmer i M. Wil-
..jL.Googk
ÉPILOGUE 185
son que le fracas de cet écroulement immense n'avait
obéi qu'à sa voix.
Que s'était-il passé en fait?
Quelques récits de source allemande nous l'ont fait
oonnattre depuis. Nous avons été instruits des scènes
de Spa où Guillaume II étala d'abord l'entêtement de
. ses refus fébriles, puis sa résignation accablée et
enfin sa fuite sans grâce. Nous avons vu, ducdtéde
son entourage, transparaître un calcul de politique
nationale & longue portée, conçu et exécuté par une
oligarchie de vrais dirigeants qui ne perdait pas le
nord. Ah ! M. Wilson attribuait la guerre aux auto-
crates austro-allemands, non à l'Allemagne même ?
eh bien ! le vrai coupable, qui était te germanisme,
allait saisir cette erreur au boud et la manoeuvrer en
maître.
M. Wilson ne veut plus d'empereur, ni de rois?
Aux ordres de M. Wilson! L'Allemagne se sauve
par cette voie. Le naïf président qui joue de la trom-
pette croit voir tournoyer dans l'abEme à chacune de
ses sommations les Dominations et les Trfines, et les*
autres Puissances du Mai européen. De grand cœur
et grand train, l'Allemagne sacrifie* les décors du
théâtre pour le salut de la seule réalité : Jéricho
de Berlin! Jéricho de Vienne et de Dresde, Jéricho
de Bade, de Munich, de Stuttgard, de Carlsruhe,
des autres hauts lieux germaniques ! Toutes. les
Jérichos de carton s'étant écroulées, M. Wilson n'eut
' pas la^fermeté de douter dejui-méme. Il en oublia
tout ce qui n'était pas lui. Les ■ Notes * où avait
été dactylographiée la céleste milice deses Principes
lui firent perdre de vue la v&Ieur des choses con-
jb, Google
186 LE PRÉSIDENT WILSON
crêtes que Perahing, Foch, Douglas Haig et Diaz
personnifiaient seuls ; il s'est cru et senti l'auteur
unique, l'auteur direct de cette félicité plénièrd de
trente peuples empressés à lui décerner son brevet
d'autoorate temporel de la Liberté et de pontife spiri-
tuel de la Démocratie. Les contradictions intimes de
ces grands titres ne l'afFectaient pas: est-ce que le»
Babylonien pouvait s'étonner de se trouver simulta-
nément bâte et roi ? Le nouveau Josué entrait sans
difUculté dans la peau d'un nouveau Nabuchodonosor.
Nous sommes trop près des événements pour
savoir au juste ce que deviendra le pouvoir temporel
de M. Woodrow Wilson. Mais, bien avant aa courte
maladie, quelques parties de ce pouvoir tombaient en
ruines. L'égalité des races a dû céder aux inquié-
tudes causées par le Japon et au sentiment de l'Amé-
rique contre les nègres; l'idée d'intervenir à jet
oraitinu en Europe a rendu une seconde jeunesse
à la doctrine de Monroé qui exclut l'Europe de l'Amé-
rique et réciproquement. Nous ignorons ce qui ad-
viendra de la suite de ces débats dans le-Nouveau
nionde. Ce qui est sûr, c'Àst que M. Wilson n'a pu
quitter l'ancien sans se rendre compte de l'éclipsé
totale qu'y avait subie sa pensée.
Lui-même en donna des nouvelles à son second
retour chez ses compatriotes en juillet 1919, puisque
son premier mot fut pour atténuer, presque pour,
retirer sa chère antithèse des peuples et des gouver-
nements, autrefois point central d'une maHigureuse '
doctrine et le thème essentiel de son discours du
4 mars. Il s'était figuré qu'une Allemagne sans
empereur ni roi serait'inoffensive et loyale. Il a dû
CCI t, Google
ÉPILOGUE m
découvrit la Céroeité de la vieille Allemagne '<^î est
une Allemagne éternelle dans la mesure où l'éter-
nité appartient aux groupes humains. Pareillement,
M. Wilson dut l'econnaEtre dans le bolchevisme qu'il
avait ai longtemps protégé, un régime t plus sangui-
naire que le tsarisme *, et cela obligea Lénine à lui
rendre gracieusement ses qualités en l'appelant i le
plutf grand hypocrite de.l'Histoire >.
M. Wilson avait dû abandonner dans les mêmes
eondidons le tyran juîT de la Hongrie, Bêla Kun,
et ooiuentir en fin de compte Uti minimam de justice
^iv«r9 nos meilleurs alliés orientaux : lee Rottnwins.
Par exemple, il s'exécuta sans bonne humeur. Put-ce
par rancune? Et oelte Routa anie royale, faièant Uz
guerre pour la paùc, donnait-elle un démenti trop vif
aux idées de M. Wilson qui faisaient la paix pour la
guerre ?
Il n'était pas besoin des exemples russes, hongrois,
turcs, caucasiens pour montrer que la paix révolu-
tionnaire et démocratique tendait à des luttes sans
Qn. L'histoire de son continent aurait pu révéler à
M. Wilson ce que lui découvraient les conflits delà
République arménienne et de la République d'Azer-
beidjan: la République, en soi, n'a aucune horreur na-
turelle des guerres ni du sang. Au contraire] La moin-
dre réflexion aurait pu faire comprendre aussi à M.
Wilson combien le Droit, cet enfant des dieux tascé
parmi la race humaine, y doit devenir, à coup sûr,
un stimulant de conflits armés... Mais que pouvaient
valoir expérience ou réflexion, comparées au plaisir
de débiter de belles fables I
Ce plaisir aétépayésans grand retard par les dures
jb, Google
188 LE PRÉSIDENT WILSON
rectifications dq.la vie t M. Wilson a dû se^étracter
et 80 renier d'abord en fait. C'est ce qui a commencé
à retourner contre lut tout le monde.
Lies soeialiates français qui furent les derniers à
cesser leur alliance avec lui ont dû finir par la
rompre tout à fait, l'ayant exploitée jusqu'à l'os. Ces
messieurs adressent à leur ancien ami et protecteur
un flot de critiques amères, non sans ramasser, pour
le monter en épingle, tout pe que sa propre patrie
lai décocbe de désobligeaift. Lorsque M. Lincoln
Colcord raconta dans The Nation que M. Wilson eRt
« sincèrement insincère » ou qu'il « peut voir blanc
quand c'est noir t, nous aurions tout ignoré de ces
gentillesses sans les traductions qu'en a faites le
journal ot^ciel du parti socialiste français : chacun
venge comme il peut la déconvenue de l'esprit.
Elle avait été formidable : de la Gn de l'hiver à la
fin du printemps 1919, les principes du CovenSnt,
proniulgués en janvier, s'étaient écroulés un par un.
Plus de diplomatie secrète, avait dit M. >Vilaon, et
quatre ou cinq hommes réglaient le sort de l'univers
daiis un téte-à-téte mystérieux. Il avaij, ajouté : plus
d'amitié particulière entre les peuples, plus d'alliances
séparées de la grande alliance commune; or, sans
compter que le traité du 28 juin ne put être accepté
par la France qu'à la faveur d'une alliance spéciale,
avec Londres et Washington, il n'était question en
Europe que de tractations et de sou s -tractations
clandestines ou demi-publiques faites avant, pendant
et après la Conférence que M. Wilson dirigeait.
Que l'on voulût réaliser ou dissoudre ces alliances,
jb, Google
ÉPILOGUE 1S9
l'entreprise imposait les mêmes embarras & Fiume,
à Smyrne, en Syrie, ailleurs. L'autorité morale de la
Société des nations aviût été le grand clîeval de
bataille de M. Wilson : elle est bafouée partout
depuis le rappel désordonné des troupes de Russie ;
pour son autorité légale, elle est compromise au moins
en Amérique. La paix internationale future 7 Le
militarisme prussien est debout I Règne de la justice
pure? Les Français, les Belges, les Italiens ont été
dépouillés au profit des peuples qui les ont assaillis
et rançonnés. Désarmement 7 L'armistice n'a même
pas été une suspension d'armes; on s'est battu, on
se bat et l'on se battra à Odessa, & Arkhangel, à Bu<
da-Pest, à. Mittau, à Rigar Partout les soldats de
l'Entente ont fait de longs séjours sur les lisières
orientales du Centre européen et. le fait de ces cam-
pements aussi peu brillahts que prolongés et coûteux
apparcdt d'autant moins utile que le soldat expatrié
n'évite pas de se demander chaque jour :
— Alors, pourquoi' [las à Berlin?
Op, Berlin était intangible. Pourquoi?
Du moment que la Force juste continuait d'être
requise dans les innombrables guêpiers créés de main
de philosophe et de politique, pourquoi n'attaquait-
on pas au centre et au cœur la capitale de la Force
brute qui restait la cause de tout le désordre et con-
tre laquelle on avait déclaré «se croiser» ? Pourquoi
s'était-on acharné & déchirer la faible Autriche dont
le jeune souverain n'avait pourtant abdiqué que plu-
sieurs jours après le roi de Prusse et pourquoi laissait-
on l'unité allemande fortifiée, l'empire prussien, ce
fléau du monde, in tact et même resserré ? Depuis l'heure
vjniMb, Google
V» LE PRÉSIDENT WILSON
OÙ l'on a vu la réaction se faire an AUeioagne, la
restauration monarchique y menacer, pourquoi M.
Wilson a-t-il hésité, et, finalement, s'est-il refusé à
exiger l'extradition et le jugement de Guillaume il ?
Si M. WilaoQ n'avait pas de secrètes obligations à ce
prince comme un l'en a accusé, les actes wilso-
niens ramenaient toujours l'attention sur les mêmes
faits, curieusement concordante : les vœux peF«onneis,
le rayonnement de M. Wilsou, l'action vivante du
wilsonisme convergeaient régulièrement en faveur
de notre plus grand ennemi. Pourquoi ? t^s raisons
d'ordreintflUectualetmoral commençaient à mahquer
au wilsonisme sur ce point-li. Nous étions obligés
de répéter : Pourquoi ? Pourquoi gouverner Buda»
Pest. Coflstantiaople, Soda, non Berlin ? Poiu-quoi
vlaer Moscou et Pétrograd, non Berlin? Pourquoi
respecter ainsi le centre commun de ce qu'on voulait*
combattre, le Pangermanisme, la Hévolution ? Il jr
avait difficulté croissante h ne pas répondre qus
Berlin semblait défendu et môme garanti comme
Francfort, par tel ou tel élément de baute finance
influent et puissant sur l'esprit de M. Wilson.
C'est alors, que, malgré les ménagements da la di»,-
crétioa, nous sommes devenus indiscrets. Nous avooa
serré nos questions. Il y a des peuples divers aa
Allemagne : comment le droit de disposer d'eux^
mêmes ne leur a-t-il pas été reconnu? Commeid la
Bavière révolutionnaire, le Hanovre légitimiste, la
Rhénanie républicaine ont-ils été sacrifiés? Pourquû
ce libéral sublime n'a-t-il pas défendu les antiques
libertés du Germain oontfe le^Prussien?
Ces doutes étaient graves, portant sur des sujets
jb,C.ooglc "
ÉPILOGUE m
du plus haut intérât commun. Il y aurait eu da
fortes raisons d'utilité à comprandre ainsi, Rappliquer
ainsi dans la ligne traditionnelle, vérillée par l'his-
toire, les principes généraux de M. Wilson. Mais il y
avait aussi àcela un intérêt wilsonieii: une Société dei
nations ne peut s'échafauder sans l'équiraleni» de
ses sociétaires; nul équilibre continental n'est pos-
sible avec une Allemagne de 60 oa 70 millions d'ha-
bitants flanquée d'une poussière de nations petites ou
moyennes : dès lors, comment se faisait-it que M.
Wilson considérât toujours comme contradictoires
deux régimes qui se complètent et se sous-entendent
l'un l'autre ? Lo régime de la Société des nations est
ina|MvtMablo sans le régime de l'équilibre, il n'y &
pasdejustioeinternationale si l'un desplaideurs est plus
fort que le tribunal et U maréchaussée qui le jugent.
AutreoMnt, c'est comédie pure, et l'on fait juger le
tigre ei le jaguar par le mouton et la colombe
assistés du lapin et de la fourmi !
De même, il n'y a pas d'équité internationale sans
indenuiités coinplètee allouées aux victimes de la
guerre : mais en admettant qu'on tes ait allouées en
théorie, oe qui n'« guère eu lieu, quelle espérance de
lei percevoir sur U formidable agglomération de per-
aonael et de matériel que représente l'Unité alle-
mandfl7CoUe-ci paiera oequ'elle voudraet rien de plus,
Le retour au particularisme allemand, faisait d'abord
déclarer ■ biens sans maîtres > toutes tes propriétés
de l'empire et fournissait ainsi le premier élément ma-"
tériel de la satisfaction ; puis, rien qu'en divisant la
difficulté, permettait le recouvrement des créances.
C'était trop clair I On préférait l'obscurité et le trouble,
198 IJE PRÉSIDENT WILSON
l'illogisme et t'inoohérance I Ses priocipes philosophi-
ques posés, ses buts moraux fixés, la politique de M.
Wilson avait soin de s'en interdire les conséquen-
ces et les moyens. Jamais la volonté de la justice,
de la liberté et de la paix n'a été proclamée avec
cette emphase; jamais la paix, la liberté et la justtce
n'ont été plus cruellement démunies et sacrifiées.
Dès lors, sur un seul point, d'intelligence pure, le
Juste obtenait la satisfaction exigible : mais c'était
aux dépens de M. Wilson. Pendant toute la der-
nière période de son séjour à Paris, ce magistrat,
monté si haut, fut dans l'obligation de redescendre un
par un les degrés conquis. Son orgueilleuse confiance
dans son étoile n'a servi de rien. On t'a vu tel qu'il
était. Son insuffisance a reçu, elle a subi, mais n'a pu
relever les défis de la conscience et de la raiaon. Lui
si prompt à la controverse, il a baissé, puis amené
le pavillon. Pria entre des doctrines revêtues de son
nom et tes déductions justes qu'il ne pouvait ni admet-
tre, ni contester, il s'est tu pitoyablement. Pour n'en
citer qu'un exemple, le jour où il osa limiter et
rogner de la façon la plus arbitraire nos gages sur
nos débiteurs, agresseurs, envahisseurs et voleurs,
on avait proposé & M. Wilson d'ajouter la signature
de son pays au reliquat des pauvres garanties qu'il
ne chicanait plus. Comme il tergiversait en silence,
on lui dit ; — Ou, ces garanties étaient suffisantes :
alors quel risque courez-vous en y joignant la vôtre?
Ou vous voyez un risque, et c'est qu'alors elfes
sont précaires : vous ne pouvez nous empêcher
d'exiger nos garanties premières dans toute l'ampleur
jb, Google
ÉPILOGUE 193
lègUime... InteHeotuellement, M. Wilson n'est pas
sorti de là. Et personne n'en tàt sorti. Ea fait, s'il
ne nous a pas rendu l'intégrité de nos gagea, et s'il a
persisté à refuser de garantir la signature allemande,
l'arbitraire, non la raison, la force, non le drojt,
le silence, non la parole ni l'écrit, ontseuls gardé sa
position. Il n'a pas répondu, et il ne l'a pas pu. ■
Quant à l'échappatoire d'une offre {acceptée, hélas! )
d'intervention anglo-américaine au cas oCi nous se-
rions attaqués a sans provocation * par les Allemands,
elle déplace la question sans la résoudre; il ne s'agis-
sait nullement de prévoir une agression ou provoca-
tion allemande, mais d'envisager le refus de l'Al-
lemagne à tenir ses engagements et à payer ce
qu'elle doit. M. Wilson a eu la chance de n'être pas
solidement happé entre les deux branches de l'alter- •
native. Nulle volonté énergique, nulle raison puissante
n'a su l'obliger soit à briser son parli-pris d'amitié -
germaine, soit à lier à notre fortune (inancière ses
patrons et amis, les Juif.s allemands d'Amérique.
Mais, en tirant sa politique de ce mauvais pas, il y a
laissé son honneur intellectuel.
Triste histoire en définitive que cette conférence
ouverte par un professeur passé homme d'État et
ajoutant à la magistrature politique une sorte de
souveraineté morale et religieuse. Il était venu offrir
au monde l'application du a jugement moral » aux
affaires publiques ! Il ne s'était pas rembarqué que
l'événement le forçait à se réfugier dans l'expression
d'une volonté sans raison...
Il n'était même plus possible de concevoir que cette
volonté fût pure et que des intérêts inférieurs n'en
194 LE PRÉSIDENT WILSON
eussent |)a3 altéré le métal. Nous avons soupçonné.
Puis nous avons appris. On finira bien par tirer au
clair ce qui n'est presque plus un secret : l'influence
décisive exercée sur M. Wilson pEtr un très petit
nombre d'êtres humains, boursiers de profession,
campés entre' Hambourg, Francfort et New-York.
La raison sociale de ces louches intrigants .parmi
les peuples alliés et associés s'appelait pour les
profanes l'Association pour la Ligue des Nations
libre». Elle avait son siège en Amérique et compre-
nait, entre autres personnes, M. Félix Frankfurter,
président du War Labor policies Board, le grand
banquier Jacob H. SchifT, plus des Cohen, dès BIu-
mt^ithal, des Chapiro.-sans oublier M"' Mary Sun-
kovich. M. Wilson s'est brouillé depuis avec quelques
membres influents de cette association d'idéologues
financiers, sinon avec tous, mais il a commencé par
les subir complètement*. On en connaît des témoi-
gnages écrits : il n'est pas possible qu'ils ne soient
pas révélés un jour,
' Le monde entier saura que tel verdict condam-
nant les Italiens, les Polonais et les Français a été
prononcé par une poignée d'intellectuels peu éclairés,
mais opulents, d'origine germano-juive pour la plu-
part ; fin mai 1919, cet arrêt ayant été transmis pat
câble à M. Wilson, il obéit de point en point. Pour-
quoi ? Mystère, Ce qui est sûr, c'est que le libellé
définitif du traité signé le mois suivant garde l'indé-
1. Lee intérêts ethniques et financiers, les idées philoso-
phiques et religieuses ou irréligieuses, onl-elles utilisé le lien
el le véhicule de la Maçonnerie? Cela est vraisemblEtble. Voir
le F.\ WilKon, gon œuore maçonnique, parleChan. Gaudeau.
ÉPILOGUE. 195
lébile cicatrice des coups ainsi portés aux alliés vâin-
■ queurs sur l'atticle dés Réparatiorù, de la Sarre, de
la Haute-SiUsie, de Fiume et de Dantzig. Ce tort
fait à la paix du genre, humain comporte quelque
chose de plus que l'humiliation de M. Wilson : il a
signifié la faillite de l'esprit humain plié sous des
forces d'intérêt -de parti, de confession, de race,
soudées par les vertus de l'or-
Apprenant en juillet ou en août suivant ce qui
s'était passé entre M. Wilson et ses instigateurs
secrets, un homme politique en deuil de bealicôup
d'illusions se conte pta de répliquer avec son
flegme : •
— ^iors, tout s'explique.
Cela s'explique, en effet, par le rythme de la domi-
nation croissante d'une race agioteur et révolution-
naire sur les peuples producteurs, conservateurs,
civilisateiirs. Cela manifeste le triomphe de la" ri- -
chesse sur la pensée etdu minéral sur l'humain.
Mais, cette explication, la seule, n'étant pas très
bonne à produire, M. Woodrow Wilson aima mieux
renoncer à défendre aucune de ses c idées > contre
la discussion et contre l'examen. M. Wilson se rési-
gna à devenir une excellente machine & dire : Je veux
ou ne veux pat.
Déjà, quand il s'était permis d'adresser aux Ita-
liens, par-dessus leur gouvernement, le message
incorrect qui leur refusa Fiume, de mauvais applau-
dissements avaient appris à l'univers que le pape
puritain de. la Paix et de' la Justice avait < donné .
un grand coup de poing sur la table > ; ces façons
bismarckiennes firent désormais les délices de la..
196 LE PRÉSIDENT WILSON
petite caitr de divagatears oontineatauz dont le
président se vit'entouré*, les uns socialistes indé- -
pendants comme l'ineffable Paul-Prudent Painlevé,
les autres unifiés comme ce Paul Lévi, militant
bolcheviste au Populaire et à l'Humanité sous le
pseudonyme de « Phédon », directeur de la Revue
Bleue sous le faux nom de Paul-Louis et, sous le
voile du plus complet anonymat, directeur de tous
les services de politique étrangère d'un grand journal
républicain populaire comme le Petit Parisien. Cet
entourage d'ennemis' publics plaidait à qui mieux
mieux contre les intérêts vitaux des peuples martyrs.
Ce plaidoyer prononcé en France donnait du cœur
contre la France à H, Woodrow Wilson. Quant à la
cause de l'esprit, du cœur, de lu logique et de la jus-
tice, .il se cbargeait de la liquider tout seul — au
profond désespoir de libéraux sincères qui se per-
daient dans ces abîmes d'inconséquence ou de fai-
blesse morale, navrés d'assister à, la démission de
l'intelligence devant un consortium de complices et
d'amis du peuple agresseur, ■
C'est en Amérique, naturellement, que la critique
des vetos et des volos de M . Wilson atteignit au plus
haut degré de lumière. Les libres esprits du Nets
1. La camarilItL dénoncée en aoûl 1918 par Maurice Pujo
dans l'Action, françaUe, était soupçonnée dès .janvier : voir
les • IVaudeurs • dénoncés el signalés è. la page 155. Cette
camarilla était toute formée k la veille de la première visite
du Préaident Wilson. En étaient tous les » petits Français, » tous
Jes partisans d'une plus petite France: voir VŒuere du 13
décembre 1918 i > Pourquoi un Français doit- être wilaonieo, »
article de ce malheureux Jean Hennessy.
L, Google
EPILOGUE - 197
■York Tn'bune en venaient à crier comme nous : b-Il
NE PRÉPARE PAS LA PAIX, MAIS LA GUBBRB. > Là-ba8
comme ici, tant d'actes qui ne furent ni réfléchis, ni
justices, ni justiciables amenaient à poser la simple
et grande question de fait, extérieure et supérieure
à tous 4es systèmes : -r- Pouf maintenir actuellement
la paix du monde, qu'est-ce qui sera pratique ?
qu'est-ce qui sera efficace? Vous dilea : Vumié de
tous les peuples dWmoHdé ? Mais comment la faire si
l'agressivité allemande subsiste ? Si elle dispose de
la puissance.? En maintenant la forle et turbulente
Hnité allemande, comment maintiendr^-vous lafiaix
à l'intérieur de la Société des Nations ?
L'on mâchait et l'on remâchait ces grosses vérités
pour les rendre plus clair€s et plus assimilables. Ce
que nous avions été seuls i dire d'abord, tout le
monde le répétait. On montrait que l'Xilemagne
restée une serait forcément très puissante, et ne.
saurait même pas résister aux tentations de cette
. force. Comme à l'écolq du soir où vont les ouvriers
■ incultes, comme à l'école mater'nelle où s'asseoient les
tout petits enTants, on s'ingéniait â trouver des pa*
rôles Jtour montrer à M. Wilson qu'il fallait toujours
en revenir à poser la question de i'Étal geunain, la
• question du Reich et de l*unité. Cela était murihuré,
dit, crié sous vingt fornîes Etutour du tribynal de
l'arbitre universel. Il était devenu uTuet. En fallait-
il admettre la bizarre explication américaine d'après
laquelle t/[, Wilson n'aurait été que le metteur en
œuvre d'un roman d'idéologie politique publié en
1912 BOUS un pseudonynxe p,ar le colonel House,
son mentpr ^ Après avoir été, plus longtemps . ^t
..JL, Google
198 .LE PRÉSIDENT WILSON
plus loin qu'un duc de Bourgogne, le disciple -
docile de ce Fénclon galonné, M. Wilsoii aurait-il
fini par oublier sa leçon ? Alors pourquoi u'appre-
nait-il pas la nôtre? Elle était nette, elle.était juste
et humaine. ELle était la vraie. Il 'ne pouvait pas
se défendre de voir et d'enten^Ire. Il était ^^olu à
ne rien siVoir. _
Vertige d'aniour-propre I Devant la ( ^ble > de
ses * Contradictions-» ' dreasée'pap l'inexorable évi-
dence, il était fait < échec et mat > au point de s^ voir
interdire de demander à e'éctajrcir pu, d'arliouler,
parole libératrice, quelque simple et modeste : Je n»
œynprends pas bien... Docteur de son métier, mais,
par intérêt de carrière, retranché des communi-
■ cations normales avec le réel, philosophe déchu réa-
lisanten perfection- ce type (si commun) de l'ancien
intellectuel, plus implacable que les ptus durs prati-
.cienS envers les pauvres idées pures qui n'ont, pour
se défraidre, ni sabre, ni boiirse, ni-corps, M. Woo-
drow Wilson s'flnfonça avec un entêtement farouche
dans l'activité silencieuse et brutale : incapable de mo- ■
tjver les décisions qui troublaient l'Europe; il ne
les mettait pas moins en vigueur dans la mesure de
ses mojéns. Meurtries et spoliées, les natioiis
avaient la ressource de retourner- contré laipuraillê .
tous les portraits du faux libérateur qui, l'année
précédente, faisaient le naïf ' ornement de tant de
chaumières et de palais. Mais cette .explosion de senti-
ments de regret n'arrangeait rieo..Qu'imgortart que
le désappointement universel trouv&t sa voie dans la
*1. M. Maurice Muret [Gaiette de LaiManne^.
t.Googk
. ÉPILOGUE , 1119
risée ou l'ironie, devenus les masques décents de l'in;
dtgnation? "Ce que détruisait M. Wilson était bien
détruit. Ce à quoi il interdisait l'être ne naîtrait point.
La plus juste satire n'avait rien de réparateur.
L'amitié non plus ne pouvait être répsiratrice ! Je
Bonge à tant d'Américains -loyaux et ûdètes, géné-
reusement perspicaces. Je songe à ceuf qui écri-
vaient au New-York Herald en faveur de la part de
notre combattant <, je songe aux écrivain? qui
avaient af)erçu et annoncé aussi bienqueM. W.Mor-
ton Fullerton, cette * course à, l'abîme •_ dont nous
étions finalement les premières, mais non les der-
nière» victimes. Je veux*aussi songer au sénateur
Lodge, à tous ceux du parti républicain opposant
qui réclamaient contre le scandale en laveur de la
justice, en notre faveur; mais ce retour sur d'heu-
reux sujets particuliers ne faisait pas que nous ne fus-
sions d^çuB et volis. La plu» substantielle des ponso-
1 La Cour suprême des 'Élats-Unis ayant confirmé le juge»
ment qui octroyait 30.000 dollara.à Ji^mea Longacre, dont' le .
pied avait été coupé par un tramway, un Américain de Paris
écrivait au Neio-York Herald ;
• Si la Cour suprSme dea États-Unis admet que le^pied d'un
citoyen américain vaut 30.000 dollars, comment Us délégué^
américains de la Conférence de la Faix pourraient-ils trouver
exorbitantes les exigences de la France qui estime la »ie d'un
soldat français à 10.000 ou mémo SO.OOO dollars î • (Hélas I cette
estimation idéale n'avait mÈme flas été failç.) '
■i*En ces temps où certains intéi-éts ftnanciers bochophiles
essaient d'influencer les- délégués de la Conférence de la Paix
pour ne pas • ruiner » cette pauvre Allemagne, y aurait-il un
être assez borné pour croire qu'une nation actuellement com-
posée de plus de 60 millions d'habitants, et qui dans un demi-
siècle en aura 200 millions, ne pourra*, dans cet espace de -
temps, payer, disons 200 milliards de francs à la France, •
Marques d'amitié qui sont inoubliables de peuple à peuple.
CCI t, Google
200 4..K PRÉSIDENT WILSON
lations entre Français consistait désormais à re'îjieillir
dans la mémoire de leurs yeux et de leur cœur la
honteuse violence avec laquelle la machine wilso-
nienne osait passer sur le corps de la vérité, toute
raison, toute lumière étant comptées pour rien !
M. \Vil3on tenait la placé. Il occiipait le clavier du
dactylographe. Tout se brisait Qontre ce fait de pus-'
session et d'occupation, expression pufe et simple
d'un pouvoir matériel supérieur aur opérations de
l'esprit, simple signe sensible et hélas ! décisif des
canons, desr vaisseaux, des dollars et des régiments.
Quelque falsification qu'ait subie l'histoire des
peuples passés, je défie de trouver l'exemple «d'une
plus complète occlusion aux forces de l'esprit chez
aucun des magistrats qui autrefois s'offrirent pour
prétresde l'Esprit comme l'a fait M. Wilson. Les tyran-
neaux antiques n'étaient pas professeurs de droit. Ils
avaient cette loyauté de voiler tes imagesde la Jjistice :
■ c'est à son autel que le Juste .est égorgé ici.
Rien de pareil nonj>lus dans la a nuit > du plus into-
lérant moyen âge. Personne n'y a fait cela. Nul pape.
Nul concile. En admettant que le spirituel ait pu être
entraîné' à des pressions temporelles excessives, le
fameux recours au bl-as séculier fut entourage cidres
et puissantes opérations de l'esprit. C'est ici très
exactement le'cçntraire. ^a puissance est dans les
canons. La loyauté, d'ailleurs incontestable, dAns
les dollars. Dollars et canons' étant en mesure
d'étouffer le moindre murmure hostile à leur avis,
le trait de plume wilsonien dévasta le monde en
toute candeur. Il y donna force de loi à ce système
_t[ui fait de lui le vrai père de la vie chère et de
..jcCooglc
ÉPILOGUE 201
toutes nus crises économiques : l'agresseur vaincu
^era déclaré insolvable et inviolable, la créance de
l'assailli victorieux sera frappée de caducité de sorte
qu'il périsse sous l'énorme fardeau de tous les frais de
la victoire I Ne pas faire payer les frais de la guerre
au criminel enfin désarmé devait en centupler la
charge pour le juste vainqueur. Quelle extravagance
philosophique I Elle oomgorte un criant abus de pou-
voir en faveur de l'Allemagne et' elle est doublée d'un
tel coup de force contre la coiliiance et contre l'amitié
que, bientôt, les représentants de la culture et de la
sciencei américaine, craignant d'avoir à en rougir jus-
qu'à la' racine des cheveux, prendront nécessairement
le seul parti honorable : notre parti. Ils conviendront
de déGnir l'idéalisme wîlsonien comme la raison du
plus fort et du moins éclairé. Ces Américains intègres
et libres se demanderont ce qu'un Guillaume de Hohen>
zollern eût tenté ou rèyé de pire. Le monde entier
leur répondra t Mais rien du tout !
La presse wîlsdnienne qui* fonctionne en Europe
a-t-elle pressenti ces menaces de l'avenir? l'our les
détourner ou poui* les braver, elle a eu l'art d'ajouter
à son rjdiqile tragique un élément de haine qui
achève de la peindre, elle et son chef.
Quand nous disions à cette ^ecte qu'il n'y a pas de
Société des Nations posâible sur l'ancien continent si
• les compOKanU trop inégaux disposent de forces dis-
proportionnéet et que, masSé au centre de l'Europe,
entraîné aux armes, le Beich uni menacerait dan-
gereusement tous les autreig peuples divisés par
d'inévitables rivalités d'intérêts ; lorsque nous répé-
giizcdt* Google
201 « LE PRÉSIDENT WILSON
sénateur français. Notre planète retentit de l'erreur
criminelle commise par M. Wilson. Le silence forcé
de celui-ci avoue.
Quand donc se produira, comme une sorte de con-
damnation à terme, la vérilîcation de nos claires cri-
tiques ou de nos douloureuse» alarmes et lorsque,
suite naturelle de Id paix wilsonieone,' la guerre
wilsonienne, aura éclaté sur la tête innocente de la
France, de l'Italie, de la Belgique, de la Rouniaaie
ou des Britanniques, il y a des Français que je con-
nais et dont nous serons, qui ne manqueront pas
d'accomplir le funèbre pèlerinage dont en juin 1919
ils ont fait vœu'et serment : ils se rendront au cime-
tière de Suresnes, à la place où, hélàs ! par cen-
taines, reposent les soldats d'Amérique tombés pour
une paix de justice et d'honneur. Au lieu fatal où le
Président répandit sa libation de fausses paroles,
nous reviendrons prendre ces héros à témoin des
avertissements qui lui furent donnés, des calculs trop
certains qui lui furent communiqués et de toutes les
prévisions trop claires que l'orgueil ignorant méprisa
et foula aux pieds : *
— Camarades, ô camarades, c'est le règne de sa
folie qui fait" rouler sur nous la nouvelle vague de ,
^ sang ! Camarades, ô camar^deSj'fauchés pour le règne
de la justice, de la paix et de la raison, voyez l'effet
-de l'œuvre de ce président de malheur. Quelle « va-
leur » ! Quelle • prudence »! Ah I surtout, quelle
« prévision » 1
FIN
..JL, Google
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
LA NEUTRALITÉ
i IMPARTIAL (12 avril 1915)
Les idéals
Au grand tribunal (fe l'opinion du monde. .
Ni VAINQUEURS NI VAINCUS (24 janvier 1917). . .
Souvenir singulier
La morale utilisée .'
Les intérêts et lei principes ........
•I Je n'ai pas confiance »
De Le Chapelier en Wilson
Idëausmes danoereuk (38 janvier 1917)
Les Français ne varient pas
Celui qui a changé
Kant et m. Wilson (16 février 19K). ......
Moralistes libéraux
Le kantisme wilsonien
Le réel et l'idéal
Oppositions de mots
L'erreur vérifiée
Le mauvais signe
Le PACIFISME KANTIEN CONTRE LAPAix(19févrierl917)
L'ignorance utile
Les fabUs utiles
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TABLE DES MATIÈRES
DGUXlèUE PARTIS
L'INTERVENTION
M. WiLSON RBCOURT AUX ARMES (7 avril 1917). .
L'autocratb d'ootre-mer (9 et 10 avril 1917), .
Un président démocratique
Ailemagne, Amérique et Angleterre vraies.
Pour que iea Français voient
Le pouvoir personnel élu
Le contact des réalités (16 juin 1917)
M. Wilaon et l'Allemagne
Le géjint et les nains
Le Message a M. Goupers (5 septembre 1917).
DéiDocratie et organisation sociale
L'ordre du jour des chenlinots
Un bon portrait de M. Wilson (10 décembre 1917).
Inventions et expériences coûteuses ....
Un homme et'un état
Valeur du formulaire wilbonien (10 mars 1918)
En France et hors de France
La paix par la victoire {16 juin 1918)
La tradition américaine (b juillet 1918)
Une ode au passe et aux morts
Trois contrastes
Nos trois principes
La révolution américaine et la nétre. . . .
Politique et morale
Le gouvernement personnel de M. Wilson.
Les progrès de M. Wilson (4 août 1918). . . .
Intelligence, volonté
, M. Wilson soldat do droit (28 septembre 1918)
Risques de ouerre et société des nations (27 oc-
tobre 1918). .- . . ,
La pensée américaine
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TABLE DES MATIÈRES
TROISIÈHE P&KTIE
L'ARMISTICE
Au KAiT PAR LE DROIT (25 novembre 1918). . . .
I^ Belgique et le wilsonismb (6 décembre 1918)
Wilsonisnie ou' anti-wilsoniame î
Société des nations «ou » politique d'équilibre
' (7 décembre 1918). w
M. Wilson devant les faits
M. Wilsoa contra les hommes de désordre.
Il faut expliquer M. Wilson a l4 France (8 dé-
cembre 1918)
La patrie et la nation des Américains . . .
Morale et religion américaines. ......
Il faut expliquer la France a M. Wilson (9 dé-
cembre 1918)
Nos hommes* malades
Sachons causer avec M. Wilson
M. Wilson et le Pape (10 décembre 1918) . . .
Concurrence ou complément ?
Utilité de la visite
A J>ARis (15 décembre 1918)
M, Wiîson et M: Poinca'ré
Guerre et démocratie
PoLiTiQOK ïT MORALE (16 décembre 1918) .- . . .
A l'église
Pour et contre les quatorze articles (17 dé-
cembre 1918). . . . _
Passions, intérêts, 'religions
Médecinp chinoise ;
Le monde vu de Londres par un houue moral
(29 décembre 19fS)
L'âme du wilsoaiame
Le wilsonisme religieux . '.
vjniMb, Google
giizcdiv, Google